—Voulez-vous la vérité?... toute la vérité?... Eh bien, on n'aime plus l'Empereur, chez nous.... On n'y croit plus... On le redoute, voila tout... et c'est ce qui fait qu'on le tolère encore. Il fatigue, il énerve, il décourage, il surmène, il embête... eh bien, oui, voilà... il embête tout le monde, depuis le premier ministre, obligé à ne pratiquer jamais que la politique du mensonge,—et la mauvaise foi finit par dégoûter même un premier ministre,—jusqu'au dernier des soldats, qui sent son fusil, son sac lui peser plus lourdement aux épaules, et qui commence à s'en plaindre... L'Europe aussi, où il se voit de plus en plus isolé, en a assez, je vous assure. Et non seulement l'Europe, mais le monde entier, que Guillaume obsède, décidément, comme un cauchemar. Nous sommes, nous, un peuple de braves gens, très travailleurs, très pacifiques; du moins, nous le sommes redevenus. On se dégrise. Par exemple, nous avons pris au sérieux notre prospérité, et, comme le progrès ne nous fait pas peur, nous avons doté notre pays d'un outillage industriel incomparable. Pour la maintenir, cette prospérité, pour l'augmenter progressivement, nous entendons être tranquilles chez nous. Or, nous ne vivons que dans la crainte des complications imbéciles et permanentes que peut susciter, tous les jours, à toutes les heures, un homme brouillon, sans cesse agité, et qui n'est pas maître de ses nerfs... C'est intolérable... Ce que l'on reproche, ce que la nouvelle génération reproche surtout à l'Empereur, c'est d'être une fausse étiquette, trop voyante, collée, mal à propos, sur la bonne vieille bouteille allemande. Il ne lui ressemble plus; elle ne lui ressemble plus. On commence à rire, à présent, des prétentions de la Gründerzeit, de l'art éclaboussant, mégalomanique, qui vient d'elle et qui pèse sur nous. Une génération arrive aux affaires, sur qui Nietzsche aura eu autrement d'influence que Wagner, une génération d'hommes plus subtils, amis de la paix, renonçant aux conquêtes impossibles, raffinés, et qui pourront changer une mentalité, héritée des fier-à-bras de 71... La force ne prime jamais le droit qu'un temps donné, car le droit finit toujours par être la force... C'est peut-être nos petits-fils qui vengeront vos grands-parents... Pour le moment, encore, nous vivons, perpétuellement, à l'envers de nous-mêmes; je veux dire que nous devons aimer ce que nous détestons, et détester ce que nous aimons le mieux... Nous aimons la France, nous l'aimons d'autant plus qu'à aucun point de vue,—je parle de l'essentiel,—nous ne la redoutons... Et dans les journaux qu'anime l'esprit de Guillaume, il n'est jamais question que de la prendre à la gorge...

—Querelles d'amoureux!... Elles ne vous frappent que parce que Guillaume est empereur.

—Naturellement, riposta von B... Je ne lui reproche rien d'autre... Notez que lui-même... Mais, quand il est en croisière, dès qu'un yacht français est signalé quelque part... c'est plus fort que lui... il faut qu'il l'aborde, qu'il y invite, y soit invité... Mon cher, s'il avait rencontré, dans ses promenades marines, Gallay et la Merelli... je crois, ma parole d'honneur, qu'il fût allé leur faire sa cour!... Ah! que ne ferait-il point pour dîner, à l'Élysée, entre la barbiche de M. Milliez-Lacroix et la large face luisante de M. Ruau?... Les Français, d'ailleurs—est-ce amusant?—sont-ils assez empoisonnés par leur vieux sang monarchique!... Je suis sûr que M. Étienne lâcherait avec enthousiasme son Gambetta; le prince de Rohan, son duc d'Orléans, pour notre Guillaume... Et M. Massenet, M. Saint-Saens et tous?... Quels beaux vieux chambellans ils feraient, à notre cour!... Humiliés, courbés, et si fiers d'avoir une clé dans le dos... une clé de sol, naturellement!...

Il se mit à rire et reprit:

—Ce qu'il y a de plus grave, voyez-vous, c'est que nous commençons à nous rendre parfaitement compte qu'avec son activité fiévreuse, trépidante, incohérente, il en arrivera bien vite à surmener l'Allemagne, en attendant qu'il l'accule à quelque gigantesque krach, dont nous aurons bien de la peine à nous relever...

—Vous êtes pessimiste...

—Je suis clairvoyant... et je trouve inutile de me fermer les yeux, comme exprès... Lorsque vous avez parcouru l'Allemagne, en visitant nos villes, nos campagnes, nos usines, je suis sûr que vous vous êtes dit: «Quel pays prospère, heureux, riche!» Et vous nous avez enviés. Certes la façade est belle. Mais entrez dans la maison. Vous ne tarderez pas à y voir des lézardes, des fissures, des fléchissements. Elle craque en bien des endroits. Pourquoi?... En dépit de toutes ses tares, l'Empereur est intelligent, mais ce n'est qu'un homme intelligent. Quand on assume cette tâche absurdement surhumaine de se faire le maître absolu des autres hommes, il faut plus que de l'intelligence, du génie; plus que du génie, de la divinité. Or, nos philosophes nous ont depuis longtemps démontré qu'il n'y a plus de dieux. Je dois à Guillaume cette justice qu'il a compris, comme tout le monde, que l'industrie et le commerce sont, en quelque sorte, les organes de vie, le système vasculaire d'un peuple. Ce qu'il n'a pas compris, c'est, pour que ses organes fonctionnent bien, qu'il faut leur éviter les à-coups, les ébranlements nerveux, les émotions perpétuelles, et aussi les aliments trop forts. On meurt de ne pas avoir assez de sang; on meurt, et plus brutalement, d'en avoir trop. La congestion est pire que l'anémie. Et l'Allemagne, en ce moment, est congestionnée... L'Empereur a affolé l'industrie allemande en la faisant se ruer, vertigineusement, à toutes les conquêtes économiques. Pour que l'Allemagne fût, comme je vous l'ai dit, la première de sa classe, il l'a forcée à produire, produire sans cesse, produire encore, produire toujours. Les produits s'entassent dans les magasins, engorgent docks et greniers, s'écoulent difficilement... Il en reste des stocks énormes... Je ne vous raconterai point la désastreuse affaire de ce que nous appelons: les Aciers russes... Elle est trop connue.... Voici un exemple plus humble, mais également caractéristique. Jaloux du succès mondial de vos vins de Bordeaux, de Bourgogne, de Champagne, vous savez avec quelle furia Guillaume a poussé nos propriétaires terriens et nos paysans à la culture de la vigne. Il l'a protégée de toutes les manières et dans tous les pays... Il s'est même fait placeur en vins, courtier, agent de publicité, restaurateur... À Paris, en 1900, dans ce fameux restaurant allemand, c'était, on peut dire, l'Empereur lui-même qui—encore un uniforme!—une serviette sous le bras, le tablier de lustrine noire aux cuisses, venait vous offrir la carte de ses vins... Vous avez sûrement admiré ces immenses coteaux qui, tout le long du cours sinueux de la Moselle, étagent leurs magnifiques vignobles, et, devant ce spectacle impressionnant, vous vous êtes écrié: «Voilà de quoi saouler toute l'Allemagne et aussi tout l'univers!» Le malheur est que la mévente, qui sévit chez vous, sévit aussi chez nous... Et le vin emplit nos chais encombrés. Les propriétaires s'inquiètent, les paysans se lamentent. L'Empereur a beau prendre des mesures tyranniques, comme, par exemple, de restreindre, dans certains restaurants, le débit de la bière, prohiber complètement les vins français dans les mess d'officiers, rien n'y fait... Notre situation économique se traduit donc par ce mot: surproduction. En vain, Guillaume parcourt les mers sur son cuirassé, comme autrefois votre Mangin parcourait, dans sa roulotte, tous les villages de France; en vain, débite-t-il les plus extraordinaires boniments, multiplie-t-il les démonstrations les plus théâtrales et, quelquefois, les pires menaces, pour attirer les chalands et placer ses produits, la surproduction augmente, et nous en serons bientôt réduits à cette douloureuse alternative: ou bien arrêter la production, et c'est la ruine; ou bien la continuer, et c'est la ruine encore... Remarquez que nos banques sont engagées dans ces affaires jusqu'à la garde; que nous ne sommes pas, comme vous, un peuple de timides gagne-petit, un peuple d'épargne avaricieuse, que nous jouissons largement de la vie, dépensons ce que nous gagnons... Par conséquent, nous ne pourrons amortir, avec des sacs d'écus économisés, la lourdeur d'une crise financière... À moins...

Et ici, von B... me regarda en souriant drôlement...

—À moins que la France, la généreuse France, comme en ces dernières années, veuille bien venir encore à notre secours et rétablir, pour un temps, l'équilibre ébranlé de nos finances...