S'interrompant brusquement, il me frappa sur l'épaule.
—Car vous êtes de bonnes poires... fit-il, en faisant sonner dans la salle déserte un large rire. Avouez que vous êtes de bonnes poires?...
Je répliquai:
—Mais, mon cher, nous n'avons rien à gagner à un krach allemand... Nous avons tout à y perdre... Une Allemagne ruinée, ce serait un malheur universel... Laissez-moi vous dire ceci: Puisqu'il est bien entendu que nous ne sommes, nous autres Français, que des prêteurs d'argent,—on nous appelle les usuriers du monde,—puisque, d'autre part, par paresse, par timidité, par manque d'outillage... et par excès de richesses, nous avons renoncé à toutes conquêtes, et même à toutes concurrences industrielles,—pourquoi ne serait-ce pas nous qui donnerions à l'Allemagne l'argent dont elle a besoin? L'Allemagne est honnête, travailleuse, persévérante; elle accomplit un effort immense, digne d'admiration... Elle mérite d'être soutenue dans cet effort, qui est un effort de civilisation. Outre qu'il est immoral et honteux que nos milliards servent, dans la chère Russie, à l'œuvre abominable que vous savez... ce serait, je crois, pour nous, une bonne opération financière...
—Ma foi!... vous avez raison... avoua von B... J'ai trop bu. Ce sacré vin me fait dire des bêtises...
Sur quoi, il remplit son verre et le mien...
Je lui demandai:
—Croyez-vous à la guerre? Croyez-vous que l'Empereur pense à la guerre?
—Jamais de la vie, répondit von B... d'une voix forte... Ça, jamais!... Malgré tous ses uniformes, en dépit de toutes les fanfares de sa parole, Guillaume n'est pas un guerrier... C'est un militaire, ce qui est très différent... Il n'est même pas brave... Il a cela de commun avec votre Napoléon que le bruit des canons faisait suer de peur...
—Hé! mais... dites donc?... Ce n'est pas une raison...