Après avoir recréé le monde, Balzac ne s'est pas reposé le septième jour.
J'adore Balzac. Non seulement j'adore l'épique créateur de La Comédie humaine, mais j'adore l'homme extraordinaire qu'il fut, le prodige d'humanité qu'il a été.
Sa vie—du moins par ce que l'on en connaît—ressemble à son œuvre. On peut même dire qu'elle la dépasse. Elle est énorme, tumultueuse, bouillonnante. C'est un torrent qui a roulé de tout. Malheureusement, on la connaît peu... Bien des années de cette vie nous échappent, sûrement les plus intéressantes, puisque ce furent celles que Balzac se plut à dissimuler le mieux. Ainsi, nous lui connaissons quelques liaisons qui furent célèbres... Mais les autres?... Mais toutes les autres?... Car ce fut un grand conquérant d'âmes.
Il était courtaud, boulot, bedonnant, très laid; l'allure épaisse d'un chantre d'église. La première impression en était désagréable. Mme Hanska a dit que, lorsqu'elle le vit, pour la première fois, elle eut honte de son enthousiasme et ne pensa qu'à fuir... Quoi! c'était là cet homme sublime, ce héros?
Comme tous ceux qui écrivent beaucoup, Balzac parlait peu... Mais, dès qu'il parlait, le charme opérait. Il y avait, dans sa parole, une telle autorité, une telle séduction, qu'on oubliait très vite ses disgrâces physiques. L'esprit rayonnait des yeux et donnait au visage de la beauté. Il avait conscience de sa force fascinatrice, comme il avait conscience de son génie. C'était, d'ailleurs, la même chose... Balzac créait de l'amour, comme il créait un livre. Pas plus que les idées, les femmes ne pouvaient lui résister. Pourtant, j'ai sur lui ce détail intime et un peu ridicule, que la nature l'avait parcimonieusement armé pour l'amour. Il est d'autant plus beau que, n'ayant pas—ou si peu—de quoi satisfaire les femmes, il lui ait été donné, plus qu'à aucun autre, la vertu délicate et rare de les exalter.
Quelqu'un, qui a souvent rencontré Balzac, me disait: «Quand on parlait femmes, il se gonflait d'orgueil et faisait la roue, comme un dindon... Mais il ne racontait jamais rien.» Malgré son infatuation, parfois comique, Balzac était infiniment discret. Il poussa la discrétion sur sa vie sentimentale jusqu'au mensonge, jusqu'au mystère, jusqu'aux complications un peu naïves du mélodrame. Il se vantait d'être chaste, pour mieux dérober ses vices et ses bonnes fortunes. Afin qu'on n'en retrouvât plus les traces, il effaçait les pas derrière lui. Cette discrétion, si rare chez un homme de lettres,—mais Balzac n'était point un homme de lettres, et, si belle qu'elle soit, son œuvre est, peut-être, ce qui nous intéresse le moins en lui,—nous irrite beaucoup, parce qu'elle nous le cache davantage. Lui, dont la gloire européenne avait popularisé les traits, partout, il eut le pouvoir de se rendre, quand il le voulait, invisible. Il déroutait les curiosités, dépistait les espionnages, se servant de ses amis, sans qu'ils se doutassent du rôle qu'il leur faisait jouer. Il avait le génie de la police, comme il avait le génie de l'amour, comme il avait le génie de tout. Un jour, il partait, ou, plus exactement, il disparaissait de Paris. Et on ne savait plus absolument rien de lui. Où était-il? S'enfermait-il pour travailler? Avait-il entrepris un voyage d'enquête pour ses livres? Poursuivait-il une intrigue amoureuse?... Une affaire?... Plutôt une intrigue, car ses voyages d'enquête et ses déplacements d'affaires étaient moins mystérieux. Il en parlait. On les connaît presque tous, entre autres ce fameux voyage en Sardaigne, d'où il rapporta ces pyrites, à propos desquelles il rêva une fortune de milliardaire. Son absence durait un an, deux ans. Et puis, un beau soir, sans que personne de son entourage fût prévenu, il reparaissait soudainement. On le revoyait à l'Opéra, avec son habit bleu, sa canne dont il disait—le dindon—que la pomme avait été ciselée dans l'or fondu des bracelets de ses amies... Il semblait reprendre une conversation interrompue la veille, était au courant des moindres potins de salon ou de journal, de tout ce qui s'était passé, quand il n'était pas là... De son absence pas un mot. Il affectait de ne rien comprendre aux allusions, d'ailleurs discrètes, qu'on y faisait.
On a prétendu qu'il y avait peu de sincérité et beaucoup de mise en scène, en tout cela; qu'il aimait à jouer cette comédie pour les autres et pour lui-même; qu'il en tirait une sorte de mystère, par conséquent, de l'importance. Peut-être bien. Ce qui est certain, c'est qu'il y eut aussi des drames.