De tout ce qui a été écrit sur cet homme extraordinaire, nous n'avons pour ainsi dire qu'une quantité énorme de travaux bibliographiques, et des jugements littéraires,—ce n'est pas ce que je recherche,—mais nous n'avons rien qui soit réellement une biographie.

On ne peut donner comme tels les livres de Gautier et de Gozlan, qui racontent ce qu'ils virent, ne virent sûrement pas grand'chose: de l'extériorité, des gestes superficiels, des manies, avec quoi ils composèrent des anecdotes qui nous amusent et ne nous apprennent rien. Gautier et Gozlan n'étaient pas des amis de Balzac, qui n'avait pas d'amis. Laurent Jan non plus, qui fut pourtant celui que le maître préféra. C'étaient de jeunes séides, des admirateurs fervents, mais intimidés, que le grand homme intéressa un peu, dit-on, à ses œuvres, pas du tout à son existence, et à qui le respect eût fermé les yeux et clos la bouche, s'ils avaient vu quelque chose d'anormal et d'énorme, en leur dieu.

Mme Surville n'a laissé sur son frère que quelques pages magnifiantes, une apologie froide, banale, où nous n'avons pas une seule note à prendre, pas un seul document à retenir. Elle avait reçu, pourtant, bien des confidences. Quand il en avait trop gros sur le cœur, à de certains moments trop heureux ou trop tragiques de sa vie, comme cette première entrevue, à Neufchâtel, avec Mme Hanska, ou bien cette naissance et cette mort mystérieuses de son dernier enfant, Balzac, en dépit de sa force de renfermement, éprouvait le besoin de s'épancher... Mais en qui? Sa mère? elle lui était fort à charge, ne l'obsédait que de questions d'argent. Sa sœur? malgré l'hypocrite tendresse de ses dédicaces, il ne l'aimait pas, et elle, non plus, au fond, ne l'aimait pas... Mais il était sûr d'elle; sûr qu'elle saurait garder un secret, ne fût-ce que pour l'honneur de la famille... Et puis, il n'avait qu'elle... Et puis, habitude d'enfance, sans doute... C'était une petite âme bourgeoise, très honnête, peu sensible, qui faisait ce qu'elle pouvait. Mais elle ne pouvait rien comprendre à une telle âme, si distante de la sienne; elle ne pouvait rien comprendre à ce génie, dont les hardiesses visionnaires, l'immoralité l'épouvantaient. Du reste, Balzac ne lui demanda pas de comprendre, de partager ses chagrins ou ses bonheurs, pas plus qu'on ne demande au vase de savoir pourquoi on le remplit de poisons ou de parfums.

Mme Surville sut ainsi beaucoup de choses, en gémit, en souffrit, et se tut.


Un seul homme pouvait, devait écrire une vie de Balzac: M. de Spoelberch de Lovenjoul[1].

Tout ce qui existe de documents, sa piété fureteuse, sa curiosité passionnée l'ont rassemblé. Il a des trésors. Il les garde. Et cette vie prodigieuse, unique, dont lui seul connaît ce qui en demeure d'attestations certaines et d'authentiques témoignages, il ne l'a pas écrite; il ne l'écrira pas. De temps en temps, il en détache de menus fragments, il en agite de pauvres petites images, comme pour mieux aguicher notre curiosité, avec l'intention, peut-être ironique, de ne la satisfaire jamais. Allusions, réticences, commencements, inachèvements qui nous agacent, et, après nous avoir surexcités au plus haut point, nous laissent encore plus ignorants, plus cruellement déçus.

Jeu dangereux. L'imagination rôde autour des grands hommes, ardente, féroce, carnassière. Elle ne se contente pas des bavardages, maigres ou qu'on jette à sa faim. Elle s'acharne à vouloir déterrer le gros morceau. Et, un jour, elle «le mangera», mais à sa façon. Un jour (pour ne pas continuer des métaphores désobligeantes envers une aussi noble faculté), elle inventera—c'est son métier—elle inventera des légendes, mille fois plus préjudiciables que la réalité, à la gloire qu'on aura voulu préserver du mépris des sots, par le silence ou par le mensonge.

[1] Écrit en mars 1906.

Peut-être que M. de Spoelberch de Lovenjoul, qui est un homme honorable, une nature modeste, un écrivain de peu de force, ne se juge pas de taille à écrire une vie de Balzac. Je voudrais le rassurer. Personne n'attend de lui une œuvre d'art. On ne lui demande que des documents utiles à l'histoire de la littérature, ce qui est peu de chose, utiles à l'histoire de l'humanité, ce qui est tout. D'autres feront le reste.