—Comment? Balzac, d'emblée, à l'Académie? Vous n'avez pas réfléchi... Est-ce que cela se peut?... Mais c'est que vous ne pensez pas à une chose: il le mérite.
Il le méritait; et aux yeux de MM. de Barante, Salvandy, Vitet, de Noailles, de Ségur, Saint-Aulaire, Lebrun, Patin, Pongerville, Villemain, Tissot, Scribe, Viennet, etc., c'était, en effet, impardonnable.
Mais le méritait-il vraiment? Comment, en quelque sorte, légitimer une telle œuvre, si subversive, si dissolvante, si immorale? Comment couvrir, de ce respectable habit vert, un homme qui, monarchiste, catholique, mais emporté par la puissance de la vérité au delà de ses propres convictions, bouleversait si audacieusement l'organisation politique, économique, administrative de notre pays, étalait toutes les plaies sociales, mettait à nu tous les mensonges, toutes les violences, toutes les corruptions des classes dirigeantes, et, plus que n'importe quel révolutionnaire, déchaînait dans les âmes «les horreurs de la révolution»? Est-ce que cela se pouvait?
Et puis encore, Balzac avait mauvaise réputation. Il n'administrait pas son nom et son œuvre en bon père de famille. Ce n'était même pas un bohème,—et l'on sait qu'un bohème est innacadémisable,—c'était quelque chose de bien pis.
L'Académie admet qu'on soit ivrogne, débauché, voleur, parricide, athée, et même qu'on ait du génie, pourvu que l'on soit très duc, très cardinal, ou très riche, pourvu aussi que cela ne se sache pas, ou qu'elle soit seule à le savoir. Indulgente au mal qu'on ignore, elle est impitoyable au malheur qui se sait. Elle ne pouvait ignorer que Balzac fût affreusement gêné dans ses affaires. Il avait eu des entreprises désastreuses, avait failli sombrer dans une faillite retentissante. Il avait des dettes, des dettes vilaines, qu'il se tuait à payer et dont, en fin de compte, il est mort. Comme un sanglier, au milieu des chiens, il fonçait sur toute une meute de créanciers, avides et bruyants. Cela manquait par trop d'élégance. Aucun respect de la propriété, d'ailleurs. Généreux et fastueux, comme tous ceux qui n'ont rien, l'argent ne lui tenait point aux doigts, l'argent des autres. Il achetait des bijoux, des vieux meubles historiques, des terrains, des maisons de ville, des maisons de campagne, s'offrait, au mois de janvier, des paniers de fraises, des corbeilles de pêches, qu'il dévorait, dit un chroniqueur du temps, avec une «gourmandise pantagruélique». Il paraît que «le jus lui en coulait partout». Est-ce que M. Viennet, poète obscur, vénérable et facétieux, se livrait à de telles débauches, lui?... Il mangeait à son dessert des figues sèches, comme tout le monde...
—Qu'il paie d'abord... qu'il vive petitement... nous verrons ensuite, disait M. Viennet.
Balzac n'a pas payé... Il n'a payé qu'en chefs-d'œuvre: monnaie qui n'a pas cours à l'Académie.
Ses affaires? On s'en est beaucoup moqué; on s'en moque encore. De la naïveté, peut-être; de l'indélicatesse, qui sait? En tout cas, de l'ignorance et de la féerie. C'est le point faible, la fêlure, dans cette organisation si robuste. D'ailleurs, comment attendre quelque chose de sérieux de quelqu'un qui fait des romans?
M. de Rothschild, qu'il voyait fréquemment, et dont nous est resté, dans son Nucingen, un si surprenant et inoubliable portrait, s'en amusait comme d'une bonne farce. Les plus indulgents, ses admirateurs mêmes, plaidaient que Balzac était un grand constructeur de chimères; pour parler plus prosaïquement, un fou. D'autres commentaient cette image par ce mot: un faiseur.