Les gens de finances sont en général fort bornés, et orgueilleux avec médiocrité. Ils manquent de culture, d'imagination, de générosité d'esprit, dans un métier où il en faut beaucoup. Ils n'ont que de la routine dans une aventure où il n'en faut pas du tout. Concevoir une affaire, c'est concevoir un poème. L'homme d'affaires, qui n'est pas, en même temps, un idéaliste, un poète, ce n'est rien... rien qu'un escroc, la plupart du temps.

Balzac était poète. Il avait la passion des belles et grandes ordonnances; il ne suivait pas les idées, il les devançait. De même qu'il lui suffisait d'un mot, pour reconstituer, dans sa vérité logique, tout un être humain, de même il lui suffisait d'un fait, quelquefois,, d'un menu fait, pour découvrir et créer d'un coup le drame d'une affaire. Il la concevait, la débrouillait, la bâtissait, avec la même imagination puissante, la même faculté de divination, la même netteté carrée que ses livres. Il eût étonné et fait réfléchir des hommes moins prévenus, moins bassement théoriques que des financiers, par l'abondance, la justesse de ses renseignements techniques, la connaissance et souvent la prescience de la valeur géologique, économique, des divers pays de l'Europe. Chimériques, sans doute, étaient ses affaires, en cela, surtout, qu'elles venaient toujours trop tôt. Quand on veut de la gloire immédiate ou de l'argent, il faut toujours venir après... après quelqu'un. Le génie sème et passe. L'habileté reste, attend et récolte. Balzac a semé. Souvent sa semence fut bonne. Beaucoup, parmi ses affaires dont on riait, d'autres, plus tard, les ont réalisées. Épilogue connu.

Cette œuvre, qui est une œuvre d'âpre psychologie et, en dépit de son culte pour l'argent, une œuvre de critique sociale pessimiste, est, en meme temps, une œuvre de divination universelle. Solidement établie sur le contemporain, elle engage et prédit l'avenir. Balzac est aussi à l'aise dans demain que dans aujourd'hui. Ses conceptions financières feraient honneur à un économiste révolutionnaire. Il entrevoit des directions nouvelles au mouvement des fonds d'État, des solutions hardies aux problèmes agraires. Il rédige des dispositifs pratiques, ingénieux, sur des sociétés de secours mutuels, comme par exemple, la Société des Gens de lettres, qui est sortie de son cerveau. (Elle semble, d'ailleurs, l'avoir bien oublié, car elle refusa, du génie d'Auguste Rodin, son effigie, comme l'Académie avait refusé, du génie de Victor Hugo, sa personne.) Il rêve et prépare toute une révolution de la librairie, par la création du livre à bon marché. Son sens de la vie, de l'orientation de la vie, lui fait découvrir, avant tout le monde, la valeur spéculative des terrains, dans certains quartiers de Paris, alors déserts, et maintenant devenus le centre de l'activité et de la richesse. Il se réjouit d'avoir acheté un bout de terrain à Sèvres. Plus de quinze ans avant l'établissement des chemins de fer en France, il écrit: «Nous aurons, un jour, un chemin de fer entre Paris et Brest. Et l'on construira une gare, tout près de ma maison. Faites comme moi, achetez... achetez!...» Sa maison, c'étaient les Jardies. La gare y est. Mais ce qu'il n'avait pas prévu, c'est que, plus tard, aux Jardies, M. Rouvier, M. Étienne, M. Thompson, M. Joseph Reinach, célébreraient un culte, et que ce culte ne serait pas celui de Balzac, mais celui de Gambetta.

Des moralistes ont voulu prouver que Balzac avait inventé, de toutes pièces, des mœurs, des compartiments, sociaux, tout un monde artificiel,—le monde de Balzac, comme on l'appela, pour l'opposer au monde de la réalité,—que, toute une catégorie d'ambitieux, d'aigrefins, d'aventuriers séduits par les vices brillants, l'amoralité triomphante de son œuvre, s'étaient en quelque sorte, moulé l'âme sur celle de ses imaginaires héros. C'est une sottise. Il ne les avait pas inventés, il les avait prévus, comme il avait prévu aussi Wagner et le wagnérisme, comme il avait, malgré ses notions confuses de l'art, entrevu ces hauteurs où resplendit, aujourd'hui, le nom d'Auguste Rodin.

On m'a conté qu'un jour, causant avec des amis, Balzac imaginait, en riant,—riait-il autant qu'on veut bien le croire?—un moyen sûr, rapide, de gagner beaucoup d'argent, assez d'argent pour fonder un grand journal, un journal d'influence et d'intérêts, tel qu'il en avait eu souvent la hantise.

—Rien de plus simple, expliquait-il, et à la portée de toutes les intelligences. Il s'agirait de faire paraître une petite feuille hebdomadaire, qu'on appellerait Le Journal des Médecins. Cette feuille ne contiendrait rien d'autre que la liste des morts de la semaine, avec le nom du médecin en regard de chaque mort. On la distribuerait dans les rues, comme un prospectus... Vous voyez d'ici les médecins... Ce serait énorme.

Et Balzac riait, à grands éclats, de cette invention.

Or, quelques années après, un Américain, à bout de ressources, qui ignorait absolument cette boutade de Balzac, qui ignorait même Balzac, réalisait cette idée de Balzac. Elle fut le point de départ d'une des plus grosses fortunes, et d'un des plus grands journaux du monde.