Les bruits les plus fâcheux circulaient sur Balzac, colportés et grossis par ses ennemis. Non seulement il était Rubempré et Vautrin; il était aussi Mercadet. Des éditeurs, des imprimeurs, des directeurs de journaux se plaignaient vivement de sa mauvaise foi, de son habileté scabreuse. Ces pauvres gens pleuraient d'avoir été «roulés» par lui avec la plus étonnante maestria. Ils l'accusaient d'indélicatesse, parce que, connaissant comme un avoué toutes les roueries de la procédure, il se défendait, souvent victorieusement, contre leur rapacité. Ne racontait-on pas aussi qu'il vivait de ses maîtresses? N'affirmait-on pas qu'il avait emprunté, d'une façon frisant l'escroquerie, une très grosse somme d'argent, à Mme D..., la femme d'un imprimeur qui l'adorait? Ne disait-on pas enfin qu'il devait, avant son mariage, près de deux cent mille francs, à Mme Hanska?...
Il y avait un peu de vrai, dans toutes ces histoires malsonnantes, mais du vrai mal compris, du vrai déformé, comme toujours. Il ne s'en est pas caché. Les Lettres à l'Étrangère, qui, malgré les beaux cris d'amour, les beaux cris d'orgueil, les exaltations de la confiance en soi, les débordements d'une personnalité ivre d'elle-même, et malgré cette jactance énorme, qui le fait se gonfler jusqu'à la bouffonnerie, sont le plus émouvant, le plus angoissant martyrologe qui se puisse imaginer d'une vie d'artiste, ces lettres contiennent des aveux, voilés, il est vrai, des histoires obscures, sans doute, mais reconnaissables pour qui connaît, un peu, l'existence secrète de Balzac. Il y est souvent question d'une «dette sacrée». Ne serait-ce point une allusion au prêt de Mme D...? Nous pouvons tout croire d'un homme dont la vie a été l'argent, l'argent partout, l'argent toujours: «L'argent, écrit Taine, fut le persécuteur et le tyran de sa vie; il en fut la proie et l'esclave, par besoin, par honneur, par imagination, par espérance. Ce dominateur et ce bourreau le courba sur son travail, l'y enchaîna, l'y inspira, l'y poursuivit dans son loisir, dans ses réflexions, dans ses rêves, maîtrisa sa main, forgea sa poésie, anima ses caractères, et répandit sur toute son œuvre le ruissellement de ses splendeurs.» Le ruissellement de ses douleurs aussi et de ses hontes.
Qu'on se reporte un instant à ces lettres, où l'auteur de La Comédie humaine évoque un prodigieux enfer du travail et de l'argent; qu'on se rappelle les nécessités terribles, les terribles échéances où chaque fin de mois l'accule; l'huissier à ses trousses, sa mère qui le harcèle, l'avenir engagé, les déchirements de son foie et les étouffements de son cœur: le roman qu'il doit livrer, pour le lendemain; ses nuits, au sortir d'un dîner mondain, ou d'un soir d'Opéra, passées à écrire, à écrire, à écrire! À propos de Modeste Mignon, il annonce joyeusement à son amie: «Encore soixante-dix feuillets de mon écriture... Ce sera fini demain.» Dans ce labeur de forçat, dans ce qui eût été, pour tout autre, un délire épuisant, il ne perd pas pied, une seule minute. Il conserve intacte, la maîtrise de son cerveau. Il songe à tout, aux plus petites choses. Il crayonne de malicieux portraits, raconte, avec enjouement, des anecdotes spirituelles, sur la princesse Belgiojoso, Mme de Girardin, la comtesse Potocka. Il se promet d'aller, le lendemain, chez le joaillier, voir où en est la bague, commandée pour sa chère Constance Victoire, et dont il a donné le dessin. Il se charge de l'achat de ses gants, de l'emplette de mille menus bibelots. Avec une netteté, un sens pratique et retors d'homme d'affaires et d'homme de loi, il soumet à sa Line un plan complet de réorganisation de sa fortune, lui explique, avec une compétence d'agronome, quel parti nouveau elle peut tirer de ses terres incultes, lui indique, avec une clairvoyance de banquier, un placement plus judicieux de son argent. Il la guide dans ses procès, dans ses revendications, dans la situation embrouillée et difficile où l'a laissée la mort de son mari, et cela en un pays dont il connaît à peine les mœurs et les formes judiciaires.
Qu'on se rappelle encore les espoirs obstinés, les rêves grandioses de la moisson future, toute proche, la confiance presque sauvage qu'il a en son génie. Et voyez-le faire, le plus loyalement du monde, la balance entre ses dettes d'aujourd'hui et ses triomphes assurés de demain. Que sont ses dettes?... Rien. Que pèsent ses dettes? Rien, en vérité, mais rien, rien!... N'a-t-il pas son œuvre, chaque jour agrandie, chaque jour plus populaire, qui lui réserve des millions?... N'a-t-il pas ses affaires qui lui représentent des milliards? Alors, il prend, comme il peut, où il peut, de légères avances sur cette fortune certaine, avances qu'il remboursera, plus tard, demain, ce soir, peut-être au centuple...
Et les chimères se pressent, montent de partout, l'enveloppent de leurs caresses, et chantent autour de lui. Leurs voix le bercent et le raniment. Il en oublie sa détresse; il en oublie jusqu'aux affreuses douleurs qui lui écartèlent les os de la poitrine. Elle et lui, elle, la Line, la Linette, et le cher Minou, lui, le bon, le grand, le sublime Noré, ils touchent enfin au bonheur si longtemps attendu... Ils auront un palais, comme des rois, vivront dans un merveilleux décor d'art, de fêtes, de domination; ils verront Paris, l'univers, à leurs pieds. Est-ce pour quelques misérables cent mille francs qu'il va ralentir, arrêter l'essor de son génie, renoncer à ses magnifiques créations, voler à l'amour qui s'y exalte, voler au monde qui s'en éblouit, une gloire dont il se sent tout rempli, mais à qui il faut donner à manger de l'argent, de l'argent encore, et toujours de l'argent?
Et me voici au drame le plus et aussi le moins connu de la vie de Balzac: son mariage. Bien que nous soient encore obscurs certains épisodes de cet extraordinaire roman d'amour qui fut, en même temps que la méprise de deux cœurs trop littéraires, la chute finale de deux ambitions pareillement déçues, j'y ajouterai, peut-être, quelques éclaircissements. Je m'empresse de dire à qui je les dois: au peintre Jean Gigoux, qui fut mêlé très intimement, aussi intimement que Balzac, à la vie de Mme Hanska. Pour authentifier certains faits graves dont un, au moins, de la plus grande horreur tragique, je n'ai, il est vrai, que des confidences parlées. Mais pourquoi voulez-vous que les confidences parlées soient moins véridiques que les confidences écrites? Elles ont, au contraire, toutes chances de l'être davantage. Jean Gigoux était très vieux, quand il me les fit, très désillusionné. Il n'avait plus d'orgueil. J'ai toujours pensé qu'il lui avait fallu un grand courage, ou un grand cynisme—ce qui est souvent la même chose,—pour aller jusqu'au bout de sa confidence.
Tout le monde sait comment Balzac connut Mme Hanska. En somme, l'histoire la plus banale: une lettre d'admiration enthousiaste, trouvée par lui, chez Léon Gosselin, son éditeur, le 28 février 1832. Elle venait du fond de la Russie, était signée: L'Étrangère. Balzac était très vaniteux. Il avait tous les grands côtés, si l'on peut dire, de la vanité; il en avait aussi tous les petits. Cette lettre le ravit, exalta immensément son amour-propre d'homme et d'écrivain. Malheureusement, nous n'avons pas cette lettre... On suppose que Balzac la brûla, avec beaucoup d'autres, de même origine, à la suite d'un drame violent, survenu, en 1847, croit-on, entre Mme Hanska et lui. Ce que nous savons de cette lettre, c'est par Balzac lui-même, qui a dit à Mme Surville, à quelques amis, qu'elle était admirable, qu'elle révélait «une femme extraordinaire». Ce fut en vain qu'il s'ingénia à en découvrir l'auteur. Sept mois après, il en recevait une autre... Celle-là, nous l'avons. Elle est bien romantique, bien emphatique et bien sotte, et, déjà, elle glisse fâcheusement de la littérature dans l'amour.
Il y est écrit, textuellement, ceci: