«Vous devez aimer et l'être; l'union des anges doit être votre partage; vos âmes doivent avoir des félicités inconnues; l'Étrangère vous aime tous les deux et veut être votre amie... Elle aussi, sait aimer; mais c'est tout... Ah! vous me comprendrez!»
Plus loin:
«Votre carrière est brillante, semée de fleurs suaves et embaumées.»
On lui offrait, cette fois, un moyen, un peu mystérieux, de correspondre. Beaucoup eussent jeté ces lettres au panier, car je suppose qu'en ce temps-là les correspondantes littéraires, semblables à celles d'aujourd'hui, n'étaient, le plus souvent, que de très vieilles femmes hystériques ou réclamières... Balzac conserva pieusement ces lettres, y répondit.
Au cours de cette correspondance, il apprit, non sans une joie enivrée, que l'Étrangère était une grande dame... Naturellement, elle était jeune, belle, comtesse, «colossalement riche», mariée à un homme qu'elle n'aimait pas, supérieure par l'intelligence et par le cœur à toutes les autres femmes. Cet esprit si averti, si aigu, si profondément humain, croyait, avec une ferveur théologale, aux grandes dames. Comme M. Paul Bourget, à qui ce trait commun suffit pour vouer à Balzac une admiration passionnée, et pour se croire lui-même un Balzac, il raffolait de titres et de blasons. Tout de suite, il se mit à aimer, éperdument, la grande dame inconnue. Tout de suite, pour conquérir son estime, pour émouvoir sa sensibilité, il étala, devant elle, sa vie difficile, lui confia ses projets, ses rêves, ses rancœurs, ses luttes incessantes, le long martyre de son génie. Son imagination aidant, il bâtit, sur la fragilité distante de cet amour, le plus merveilleux de ses romans, et, peut-être, déjà, la plus solide de ses affaires.
Barbey d'Aurevilly, qui aimait toujours à parler de Balzac et de ce qui avait rapport à Balzac, m'a fait de la comtesse Hanska ce portrait. Elle était d'une beauté imposante et noble, un peu massive, un peu empâtée. Mais elle savait conserver dans l'embonpoint un charme très vif, que pimentaient un accent étranger, délicieux, et des allures sensuelles «fort impressionnantes». Elle avait d'admirables épaules, les plus beaux bras du monde, un teint d'un éclat irradiant. Ses yeux très noirs, légèrement troubles, inquiétants; sa bouche épaisse et très rouge, sa lourde chevelure, encadrant, de boucles à l'anglaise, un front d'un dessin infiniment pur, la mollesse serpentine de ses mouvements, lui donnaient, à la fois, un air d'abandon et de dignité, une expression hautaine et lascive, dont la saveur était rare et prenante. Très intelligente, d'une culture étendue mais souvent brouillée, trop «littéraire» pour être émouvante, trop mystique pour être sincère, elle aimait, dans la conversation, s'intéresser aux plus hautes questions, où se révélait l'abondance de ses lectures, bien plus que l'originalité de ses idées. Elle n'était ni spirituelle, ni gaie, et manifestait, en toutes choses, une grande exaltation de sentiments. Au vrai, un peu déséquilibrée, et ne sachant pas très bien ce qu'elle voulait...
—En somme, me disait d'Aurevilly, telle quelle, elle valait la peine de toutes les folies.
Il ne l'avait connue qu'après la mort de Balzac, et pas longtemps. Il m'avoua que la continuelle présence de Jean Gigoux, dans la maison de la rue Fortunée, sa vulgarité conquérante d'homme à femmes, son cynisme à se vautrer dans les meubles de Balzac, son affectation de rapin à «cracher sur ses tapis», lui furent vite une chose intolérable, odieuse... À peine présenté chez Mme de Balzac, il ne reparut plus chez elle. Mais, jusqu'à la fin de sa vie, il avait conservé, de cette figure entrevue, un souvenir impressionné.
Nous ne connaissons guère Mme Hanska que par les lettres de Balzac, car je veux négliger ici les indications qui me viennent de Jean Gigoux (Elles pourraient paraître suspectes et d'une psychologie bien courte). Et encore, nous ne pouvons pas toujours nous fier à Balzac, qui ment, souvent, comme tous les amoureux. Sa folle vanité le porte, à son insu, aux exagérations les moins acceptables. Il a la manie de ne nous montrer jamais Mme Hanska qu'à travers lui-même. Et puis, n'a-t-on pas prétendu que les Lettres à l'Étrangère étaient un document, par endroits, fort discutable? N'a-t-on pas affirmé que Mme Hanska, après la mort de Balzac, en avait fait ou refait les parties d'amour? Je ne sais ce qu'il y a de vrai dans cette accusation. Elle me paraît, à moi, bien risquée. Les raisons qu'on en donne ne m'ont point convaincu, car tout se tient dans ces lettres. Elles sont d'une si belle et forte coulée, elles marquent une telle empreinte personnelle, qu'on ne saurait admettre la possibilité d'une révision ultérieure. Quoi qu'il en soit, nous sommes réduits, quant à cette figure et à son caractère vrai, à des références mal contrôlées, et, pire, à de simples hypothèses. Si proche de nous, pourtant, un voile nous la cache qui ne sera pas levé de sitôt.