On peut reconstituer l'état d'esprit de Mme Hanska, lorsqu'elle résolut d'écrire sa première lettre à Balzac. Reléguée au fond de l'Ukraine, avec un mari plus âgé qu'elle, peu sociable, et préoccupé seulement d'intérêts matériels, elle s'ennuyait. Seule, ou à peu près, dans cette sorte d'exil, au milieu d'un pays puéril et barbare, elle ne trouvait pas à occuper son imagination ardente et son cœur passionné. C'était la femme incomprise et sacrifiée. À défaut d'action sentimentale, elle lisait beaucoup et rêvait plus encore. Et, de lectures en rêveries, elle se sentait très malheureuse. Les écrivains français, qui sont ceux qui savent le plus et le mieux parler d'amour, l'attiraient particulièrement, et, par-dessus tous les autres, ce Balzac dont elle avait compris tout de suite le génie, et dont la célébrité, avec tout ce qu'elle comportait alors d'un peu scandaleux, l'enflamma. Très vivement, elle s'éprit de cette existence parisienne, voluptueuse, aventureuse et surmenée, qu'il peignait avec de si éclatantes couleurs; elle s'extasia devant ces figures de femmes, cœurs de feu, cœurs de larmes, cœurs de poison, où elle retrouvait, en pleine action, dans des décors d'une fièvre si chaude, tous ses rêves, et ce furieux élan de vie, de toute vie, qui se brisait, sans cesse, aux murs de ce vieux château silencieux et froid, aux faces et aux surfaces mortes de ses moujicks et de ses étangs. Donc, ce qui la poussa d'abord vers Balzac, ce fut son désœuvrement sentimental, ce fut sa reconnaissance étonnée pour un homme qui précisait, qui résumait si bien, tous les intimes enivrements, tous les secrets désirs de la femme; ce fut aussi quelque chose de plus vulgaire,—il est permis de le supposer,—un instinct de bas-bleu qui espère profiter de l'illustration d'un grand poète, en engageant avec lui une correspondance que la postérité recueillera, peut-être. Le cas n'est point rare, et il est presque toujours fâcheux. Que pouvons-nous attendre d'émouvant, d'élégant, de naturel, de quelqu'un qui pose devant un tel objectif?

Pourtant, il n'est point douteux que Mme Hanska et Balzac se sont passionnément aimés, et que leur amour a dépassé, du moins au début, l'attrait piquant d'une correspondance mystérieuse, les calculs de l'intérêt, les combinaisons d'une mutuelle ambition. Tout cela ne viendra qu'après.

Comment ne se seraient-ils pas aimés? Pour entretenir, pour exalter leur amour, ils avaient deux toniques puissants, deux excitants admirables: l'imagination et la distance. Depuis 1833, date de leur première rencontre, à Neufchâtel, qui fut d'une mélancolie si comique, jusqu'en 1848, date du dernier voyage en Russie de Balzac, ils ne se sont vus que quatre fois. Quatre fois en quinze ans! Trois fois à Wierszchownia; une fois à Paris où, après la mort de son mari, Mme Hanska est venue, avec sa fille, faire un court séjour, sous un nom d'emprunt... Pour des êtres qui vivaient surtout par le cerveau, quel meilleur moyen que l'absence d'éterniser un sentiment qui ne résiste pas, d'ordinaire, aux désenchantements quotidiens de la présence, aux brutalités du contact?

Durant ces visites, la désillusion ne vient pas, ne peut pas venir. Balzac ne veut rien compromettre, et il est sous les armes. Il se surveille, il se maîtrise. Il met un frein aux débordements de sa personnalité; il adoucit les rugosités de son caractère, ses manies. Il se fait câlin, félin, très tendre, enfant. Il est charmant et soumis. Et il est malheureux aussi, car, en plus de l'admiration et de la tendresse, il demande de la pitié. On le méconnaît, on le calomnie, on le persécute, lui qui n'est que grandeur, sublimité, génie! Il sait être gai à l'occasion, mélancolique, quand il faut l'être, à l'heure de ces crépuscules russes, si pénétrants et si profonds!... Avec son habileté coutumière, par de beaux cris, il sait exploiter tous les attendrissements d'une âme éprise et conquise. Même, dans leurs moments d'exaltation, ils ne se livrent jamais, et toujours ils se mentent. N'est-ce donc point là le parfait amour?

Lorsque Balzac part, lorsqu'ils se quittent—pour combien de temps, hélas!—ils n'ont pas connu une seule minute de lassitude, de déception. Au contraire. L'absence va redonner plus de jeunesse, plus de force à la passion. Tous les deux, dans l'attente héroïque de se retrouver, ils vont faire une provision nouvelle de joies, de chimères, d'espérances. Et les lettres recommencent plus pressées, plus ardentes, avec, çà et là, des brouilles légères, de petites coquetteries, de petites jalousies, pas sérieuses, pas douloureuses, et qui ne font que suralimenter leur adoration. Après ce repos, cette halte, Balzac reprend, plus intrépidement que jamais son collier de misère, sa vie haletante, son terrible labeur de forçat... et ses maîtresses. N'est-il pas merveilleux de penser que ce grand amour n'ait nui en rien à ses autres amours? De même qu'il écrivait quatre livres à la fois, de même il pouvait aimer quatre femmes en même temps. Il était assez riche d'imagination pour les aimer toutes!...

Nous pouvons préciser le jour et même l'instant où l'idée d'épouser Mme Hanska s'empara résolument de l'esprit de Balzac. Tel que vous le connaissez, vous ne serez pas étonnés que cette idée lui vienne dès qu'il aura été mis, très vaguement d'ailleurs, au courant de la situation de l'Étrangère, et de ce qu'il peut en tirer. Il y a bien un mari. Mais le mari ne l'embarrasse pas... Il le supprime d'un trait, tout de suite. Il met sur le mari un deleatur, comme sur une faute typographique. Dans une lettre, où il a conté à sa sœur, Mme Surville, avec un enthousiasme de tout jeune gamin, l'entrevue de Neufchâtel, il écrit: «Et je ne parle pas des richesses colossales... Qu'est-ce que c'est que cela, devant un tel chef-d'œuvre de beauté?» Il y revient, pourtant, quelques lignes plus bas, ébloui... Et plus loin encore: «Pour notre mari, comme il s'achemine vers la soixantaine, j'ai juré d'attendre, et elle de me réserver sa main, son cœur...». Deux mois plus tard, à Genève, où il a suivi le couple, et où il est resté cinq semaines, le mariage est tout à fait décidé... Depuis, ils en parlent souvent, dans leurs lettres. Ce sont, à chaque page, des allusions à cette échéance sans cesse reculée; ce sont les plans détaillés d'une union, qui semble, d'ailleurs, avoir été beaucoup plus désirée de Balzac que de Mme Hanska.

Naturellement, il faut bien attendre que ce bon M. Hanski disparaisse. Son état de santé permet, du reste, de supposer qu'on n'attendra pas longtemps. M. Hanski, averti, ne met point d'opposition à ces projets posthumes. On prétend même qu'il les approuve, sinon qu'il les encourage. En dépit de son caractère difficile et de ses aspirations peu littéraires, ce Cosaque accommodant est au mieux avec Balzac et s'honore d'être son ami. Balzac l'a conquis, lui aussi, peut-être, par sa science agronomique... M. de Spoelberch de Lovenjoul possède et a publié une lettre, où ce gentilhomme exprime à l'auteur de La Comédie humaine son estime et son admiration. Quoique Balzac soit de bien courte noblesse, l'autre est assez flatté de savoir qu'un tel personnage le remplacera, un jour, sinon dans le cœur de sa femme qu'il n'a jamais eu, du moins dans son lit. Il y a dans toute cette histoire des dessous comiques que, malheureusement, l'on connaît mal.

C'est ainsi qu'à Neufchâtel, le jour de la rencontre, Mme Hanska est assise, comme il est convenu, sur un banc de la promenade avec son mari et ses enfants. Pour se faire reconnaître, elle doit tenir, sur ses genoux, un roman de Balzac, bien en vue. Le livre y est, mais l'émotion de la pauvre femme est telle qu'elle ne s'aperçoit pas qu'elle l'a entièrement caché sous une écharpe. Un homme petit, gros, très laid, passe et repasse: «Oh! mon Dieu, se dit Mme Hanska, pourvu que ce ne soit pas lui!» Elle a vu enfin sa maladresse... Elle découvre le livre... L'homme aussitôt l'aborde... Elle dit, toute pâle, dans un cri de désespoir: «C'est lui!... C'est lui!»... Et quelques instants après, «à l'ombre d'un grand chêne», pendant que M. Hanski s'en est allé, on ne sait où, ils échangent le premier baiser et le serment des fiançailles!

Naturellement aussi, on attendra que Balzac ait payé ses dettes, rétabli ses affaires... Le temps de quelques mois, parbleu! Mais que d'accrocs, que de désillusions successives... Elles vont de mal en pis, ses affaires... Malgré les calculs optimistes, les chiffres mirobolants, où Balzac essaie de se leurrer, de la leurrer, les dettes s'ajoutent aux dettes; les difficultés s'accumulent sur les difficultés. Chaque jour, un obstacle nouveau. Mais il ne démord point de ses espérances; pas une seconde la confiance ne l'abandonne. En vue du mariage, toujours prochain, pour orner sa maison qu'il veut fastueuse et royale, il a acheté, à crédit, le plus souvent, de merveilleux meubles, des tableaux de vieux maîtres italiens, des tapis précieux, qu'il revend, ensuite, à perte, pressé qu'il est toujours par d'immédiats besoins d'argent. De son cabinet de Paris, il surveille et dirige les intérêts de Mme Hanska, s'inquiète du rendement de sa fortune, comme si elle était déjà sienne. Quels rêves de splendeur! Quelles géniales combinaisons! Quelles affaires n'a-t-il pas dû bâtir, sur cette richesse, et sur l'éclat de ce nom étranger qu'il va bientôt imposer à l'admiration de Paris!

De son côté, Mme Hanska rêve d'une vie nouvelle, élargie. Elle a toujours les yeux tournés vers ce Paris où son ami vit et travaille, se débat, souffre et attend, vers ce Paris où sa beauté, sa supériorité intellectuelle, son aventure romanesque, et le grand nom de Balzac lui assurent une place exceptionnelle, privilégiée, retentissante... L'existence morne qu'elle mène, là-bas, lui pèse de plus en plus. Elle a besoin d'action, d'expansion, grisée par la promesse de cette royauté féminine que Balzac agite, sans cesse, devant elle... Et son miroir lui dit, chaque jour, qu'elle vieillit un peu plus, que sa beauté ici se flétrit, là qu'elle s'alourdit dans la graisse. Il n'est que temps... Si intelligente qu'elle soit, Paris, du fond de ses terres lointaines, lui apparaît, comme à ces petits ambitieux de province, la ville unique, la ville féerique, où l'on peut puiser de tout, à pleines mains: plaisirs, triomphes, domination. Car c'était le temps romantique, où tous les désirs gravissaient la butte Montmartre, et, en voyant la ville étendue au-dessous d'eux, s'écriaient: «Et maintenant, Paris, à nous deux!»