—Je suis M. de Balzac... Je n'aurais jamais cru... C'est extraordinaire!

Enfin on amène le serrurier, qui enfonce la grille... Suivi de ses amis nocturnes, qui tiennent à le protéger contre on ne sait quoi, Balzac traverse la petite cour très vite, entre dans la maison. Et alors s'offre à ses yeux le plus surprenant spectacle. Le valet de chambre François Munck est devenu subitement fou. Il a saccagé le souper, éparpillé et cassé la vaisselle. Les meubles dansent dans les pièces; les fleurs partout jonchent les parquets. Une bouteille brisée achève de répandre, sur le tapis, un liquide mousseux. Et le malheureux se livre à mille extravagances. On s'empare de lui, on le maintient et on l'enferme à clé dans une petite chambre. Il se laisse faire, sans trop de résistance, et il rit plus qu'il ne se défend. Le calme revenu, Balzac remercie ses vaillants amis, s'excuse, les reconduit, fait rentrer les bagages dans la cour, et se couche. Il étouffe, il a la fièvre. Affalée dans un coin de la chambre, et de plus en plus énervée, Mme de Balzac ne songe même pas à quitter son manteau de voyage, et pleure «toutes les larmes de son corps».

Ce petit drame l'impressionna vivement. Elle y vit les plus mauvaises présages.

Hélas! une réalité plus douloureuse, qu'ils n'avaient pas osé s'avouer encore, avait précédé ces présages de malheur. Ce n'étaient plus des présages; c'était le fait brutal, inexorable, d'une situation définie.

Ils revenaient mariés et ennemis.

De tout ce grand amour, qu'avaient surexalté quinze ans d'absence, il avait suffi de quelques mois de vie commune pour qu'il ne restât plus rien... plus rien que de la déception, de la rancune et de la haine. On peut dire que leur véritable séparation date seulement de cet instant où ils entrèrent, rivés l'un à l'autre, dans la maison.

Des scènes intimes, tragiques, des querelles domestiques qui suivirent cette lamentable arrivée au foyer, nous ne connaissons absolument rien... Elles durent être violentes et honteuses. Mais pas un document n'en demeure. S'il en exista jamais, ils ont certainement disparu dans le tri sévère que Mme de Balzac fit des papiers du grand homme, après la mort. Trois ans auparavant, Balzac avait brûlé toutes les lettres de Mme Hanska. Acte impulsif d'amoureux, sans doute. C'était maintenant à Mme de Balzac de détruire les lettres de Balzac. Acte de prudence réfléchie, peut-être. Sa mémoire bénéficiera-t-elle de cette regrettable absence de renseignements?... S'en aggravera-t-elle, au contraire? Je ne puis le juger.

Je ne puis que me référer aux souvenirs de Jean Gigoux. Là, ils sont précis, et ils ont la valeur de témoins.

Ce que j'y trouve, c'est que Balzac et sa femme ne se pardonnèrent point de s'être mutuellement trompés. Balzac savait maintenant que sa femme n'était point aussi riche qu'il le croyait... De la liquidation de ses affaires, de ses procès, elle avait, en somme, sauvé peu de chose, presque rien. Presque rien pour Balzac. Et ce mariage auquel il s'était, pour ainsi dire, férocement accroché, comme à sa dernière ressource, ce mariage qu'il avait pensé être le salut, la fin de ses embarras, l'apothéose de sa vie, n'était, en définitive, qu'un embarras et une charge de plus. Belle encore, sans doute, et remarquablement douée par l'esprit? Mais qu'est-ce que cela, devant un tel effondrement de ses espérances?... Ce n'était pas de la beauté, ni de l'esprit, qu'il était allé chercher, là-bas, au fond de cette sauvage Ukraine... C'était de l'argent, toujours de l'argent... Et il n'y avait plus d'argent, du moins plus assez d'argent... Alors, tout était à recommencer.