Et elle?... Voilà donc où aboutissaient les promesses de triomphes mondains, de gloire littéraire, de vie adulée, enivrée, les rêves de domination universelle, par quoi, durant quinze ans, on l'avait engourdie, leurrée, volée, et finalement enchaînée à un cadavre!... Ils aboutissaient à cette maison gardée par un fou, à cette maison disparate et désordonnée, comme l'existence même de son propriétaire..., à cette maison qui criait la hâte, la fièvre d'une vie de fille ou de bohème, le luxe précaire, les sursauts de l'au jour le jour, la misère du lendemain, à cette maison avec ses pièces, ici, pleines d'un bric-à-brac parfois douteux et truqué, là, vides, désolées, et où était figurée, à la craie, sur les murs nus, la place des meubles vendus, ou des meubles à acheter... Ils aboutissaient à cet homme, ridiculement laid, isolé de tout et de tous, traqué par toute sorte de créanciers, sans amis, sans liens de famille, ruiné d'argent, perdu de santé, dont la grosse chair sentait déjà la pourriture et la mort!... Avec quelle amertume elle dut se reprocher cette phrase de sa première lettre: «l'union des anges doit être votre partage», qui avait été le point de départ de tout ce malheur!...

Ils s'étaient dupés l'un l'autre, l'un par l'autre, ayant cru, sincèrement, qu'on peut transformer, en élans spirituels, en exaltations amoureuses, ce qu'il y a de plus vulgaire et de plus précis dans le désir humain... Et quinze ans... quinze ans de projets, de rêves, d'idéal fou, de mensonges, pour constater, en un jour, cette double méprise et cette double chute!...

Dès lors, ce fut fini.

Huit jours après leur arrivée à Paris, excédés de reproches, fatigués de dégoûts, ils résolurent de vivre, à part, dans la maison, sachant mettre plus de distance d'une chambre à l'autre, qu'il y en avait de Paris à Wierszchownia. Et ils ne se rencontrèrent plus, même aux repas.

D'ailleurs, Balzac était presque toujours alité. Un cercle de fer se resserrait, de plus en plus, sur sa poitrine. Il passait ses nuits à suffoquer, cherchant vainement, devant la fenêtre ouverte, à happer un peu de cet air qui ne pouvait plus dilater ses poumons. Ses jambes enflaient, suintaient; l'œdème gagnait le ventre, le thorax. Il ne se plaignait pas, ne désespérait pas. Confiant, comme il avait attendu la fortune, il attendait la guérison, pour se remettre au travail, avec une jeunesse, une énergie, un immense besoin de créer, qui le soutinrent jusqu'à l'agonie. Au milieu de la putréfaction de ses organes, le cerveau demeurait sain, intact. L'imagination y régnait en souveraine immaculée. Il ne cessait de faire des projets, des projets, des plans de livres, des plans de comédies, accumulait des matériaux pour l'œuvre à venir... Il n'avait rien perdu de sa fécondité merveilleuse. Chaque jour, il demandait à son médecin, le fidèle Nacquart:

—Pensez-vous que demain je puisse reprendre la besogne?... Hâtez-vous. Il le faut... Il le faut...

Mme de Balzac, elle, inquiète, nerveuse, désemparée, courait la ville. Elle avait retrouvé des parentes polonaises, des amis russes. Un jour, dans un de ces salons, où elle fréquentait, elle rencontra le peintre Jean Gigoux, qui lui offrit de faire son portrait. Il était très beau; il avait les muscles durs, la joie bruyante, de longues moustaches de guerrier gaulois. Elle se donna à lui rageusement, furieusement.


[La mort de Balzac.]

Je laisse à Jean Gigoux le soin de raconter la mort de Balzac, en cette terrible journée du 18 août 1850. Ce récit, le voici, tel que je le tiens de lui, tel que je l'ai noté, le soir même, en rentrant chez moi. Je n'y change rien... Je ne le brode, ni ne le charge, ni ne l'atténue.