Et, frottant alternativement son nez et son front, il se mit à pouffer de rire, au grand dommage de mes joues et de mes narines...
—Oui, mon cher, une ligue... une ligue des Droits de l'homme et du pédéraste... une ligue avec ses statuts, ses commissions, ses assemblées générales... brououu!... des assemblées en rond, je suppose... C'est kolossal!... Vous voyez qu'ils ne s'en cachent pas... Au contraire... Ils ont eu successivement le bien-être... la richesse... le luxe... Il leur manquait la dépravation... Maintenant, ils en ont leur mesure... il ne leur manque plus rien... C'est l'aboutissement fatal des armes victorieuses, le couronnement de la Gründerzeit... Voilà, maintenant, qu'ils dépassent les peuples qui ont une histoire... Ah!... ah!... Et ils en sont assez fiers!... Ils m'ont scandalisé... positivement scandalisé, moi! Scandaliser un Parisien, ça n'est pas rien!... Et ils étaient aux anges de ma figure ahurie!... Il fallait les voir!... Kolossal!... Et, pourtant, nous ont-ils dit assez de fois que nous étions Babylone!... À en croire leurs pasteurs, ils ne nous ont fait la guerre que pour étouffer ces germes de vice, brûler Paris qui empoisonnait le monde!... Eh bien... ils font mieux que nous... Ils sont Sodome... Sodome-sur-la-Sprée. Naturellement, la province suit le mouvement; les officiers et les hauts fonctionnaires le propagent... Il y a Sodome-sur-la-Sprée... Mais il y a Sodome-sur-le-Mein, Sodome-sur-l'Oder, et Sodome-sur-l'Elbe, et Sodome-sur-le-Weser, et Sodome-sur-l'Alster, et Sodome-sur-le-Rhin... Ah! ah!... sur-le-Rhin, mon cher.
Comme il n'oublie jamais de manifester son nationalisme, il ajouta:
—Quand nous avons été vicieux, nous autres,—nous ne le sommes plus guère, la mode en est passée,—nous l'avons été légèrement, gaiement... Les Allemands, eux, qui sont pédants, qui manquent de tact, et ignorent le goût, le sont—comment dire?—scientifiquement... Il ne leur suffisait pas d'être pédérastes... comme tout le monde... ils ont inventé l'homosexualité... Où la science va-t-elle se nicher, mon Dieu?... Ils font de la pédérastie, comme ils font de l'épigraphie. Ils savent qui a été l'amant de Wagner, et de qui Alcibiade et Shakespeare ont été les maîtresses. Ils écrivent des livres sur les amours de Socrate, et sur celles d'Alexandre le Grand... Ils ont relevé, sur les vieilles pierres, tous les noms de tous les mignons de tous les pharaons de toutes les dynasties... Pédérastes avec emphase, sodomites avec érudition!... Et, au lieu de faire l'amour entre hommes, par vice, tout simplement, ils sont homosexuels, avec pédanterie... Allez à Berlin, je vous dis... allez revoir Berlin... Ça vaut le voyage...
Nous lui avions tous serré la main, tour à tour, sans, qu'il s'arrêtât de parler, de crier et de rire, et nous, étions loin, déjà, que nous le voyions s'agiter encore, et nous désigner, du doigt, Berlin, à qui nous tournions le dos...
Nous nous sommes promenés, pendant cinq jours, à travers l'Alsace, ses cultures d'orge et de vignes, ses houblonnières en guirlande, ses belles forêts de sapins, ses montagnes, aux contours élégants, aux pentes molles, aux tons très doux de vieux velours... Quelle lumière attendrie! Quels ciels légers, mouvants! Il me semblait reconnaître les transparences infinies de la Hollande. La nature, heureuse d'ignorer les limites qui séparent les hommes et que leur imposent, tantôt ici et tantôt là, en avant ou en arrière, leurs sottes querelles, est bien la même qu'autrefois... Nous nous sommes arrêtés dans ces petites villes Louis XIV, que gardent souvent des portes plus anciennes, dont les beffrois, aux faîtes élancés de tuiles vertes, et les façades peintes, à fresque rose, sont comme des souvenirs de cette vieille Allemagne, qu'elles sont redevenues, sans qu'elles en sachent rien...
Dans une de ces petites villes, nous manquons d'essence... On nous dit: