Quand elle fut partie, je m'abandonnai à une violente colère contre elle, contre moi surtout, et, la colère apaisée, tout d'un coup, je m'étonnai de ne plus souffrir.... Oui, en vérité, je respirais plus librement, j'étendais les bras avec des gestes forts, j'avais dans les jarrets une élasticité nouvelle; enfin, on eût dit que quelqu'un venait de m'enlever le poids écrasant que je portais depuis si longtemps sur les épaules.... J'éprouvais une joie très vive à détendre mes membres, à faire jouer mes articulations, à étirer mes nerfs, ainsi qu'il arrive, le matin, au saut du lit.... Ne me réveillais-je pas, en effet, d'un sommeil aussi pesant que la mort? Ne sortais-je pas d'une sorte de catalepsie, où tout mon être engourdi avait connu les cauchemars horribles du néant?... J'étais comme un enseveli qui retrouve la lumière, comme un affamé à qui on donne un morceau de pain, comme un condamné à mort qui reçoit sa grâce.... J'allai à la fenêtre et regardai dans la rue. Le soleil coupait d'un angle doré les maisons en face de moi; sur le trottoir, des gens passaient vite, affairés, avec des figures heureuses; des voitures se croisaient sur la chaussée, joyeusement.... Le mouvement, l'activité, le bruit de la vie me grisaient, m'enthousiasmaient, m'attendrissaient, et je m'écriai:
—Je ne l'aime plus! Je ne l'aime plus!
Dans l'espace d'une seconde, j'eus la vision très nette d'une existence nouvelle de travail et de bonheur. Me laver de cette boue, reprendre le rêve interrompu, j'en avais hâte; non seulement je voulais racheter mon honneur, mais je voulais conquérir la gloire, et la conquérir si grande, si incontestée, si universelle, que Juliette crevât de dépit d'avoir perdu un homme tel que moi. Je me voyais déjà, dans la postérité, en bronze, en marbre, hissé sur des colonnes et des piédestaux symboliques, emplissant les siècles futurs de mon image immortalisée. Et ce qui me réjouissait surtout, c'était de penser que Juliette n'aurait pas une parcelle de gloire, et que je la repousserais impitoyablement, hors de mon soleil.
Je descendis et, pour la première fois depuis plus de deux ans, je ressentis un plaisir délicieux à me trouver dans la rue.... Je marchais rapidement, les reins souples, l'allure victorieuse, intéressé par les spectacles les plus simples qui me semblèrent nouveaux. Et je me demandais avec stupeur comment j'avais pu être malheureux aussi longtemps, comment mes yeux ne s'étaient pas ouverts plus vite à la vérité.... Ah! la méprisable Juliette!... Comme elle avait dû rire de mes soumissions, de mes aveuglements, de mes pitiés, de mes inconcevables folies!... Sans doute, elle racontait à ses amants de hasard mes douleurs imbéciles, et ils s'excitaient à l'amour en se moquant de moi!... Mais j'aurais ma revanche, et cette revanche serait terrible!... Bientôt Juliette se roulerait à mes pieds, suppliante; elle implorerait son pardon.
—Non, non, misérable, jamais!... Quand j'ai pleuré, m'as-tu consolé?... M'as-tu épargné une souffrance, une seule?... Un seul instant, as-tu consenti à accepter ma misère, à vivre de ma vie?... Tu n'es pas digne de partager ma gloire.... Non ... va-t'en!
Et pour lui marquer mon mépris irrémédiablement, je lui jetterai des millions à la figure.
—Tiens des millions!... En veux-tu des millions?... Tiens, encore!
Juliette se tordra les bras de désespoir; elle criera:
—Pitié, Jean!... pitié!... Oh! de l'argent, je n'en veux pas!... Ce que je veux, c'est vivre cachée, toute petite, dans ton ombre, heureuse si un seul des rayons de la lumière qui t'entoure vient, un jour, se poser sur ta pauvre Juliette.... Pitié!
—As-tu eu pitié de moi, quand je t'ai demandé grâce!... Non!... Les filles comme toi, on les assomme à coups d'or!... Tiens! en voilà encore!... Tiens! en voilà toujours!