—Ce sont des Allemands, bonhomme, comme nous nous sommes des Français.

—Des Armands?... J'entends ben.... Mais quoi qui nous v'laut, ces sacrés Armands-là, dites, mossieu l'militaire?... J'ons tout d'même ensauvé nos deux cochons, et nout'fille, et pis d'la volaille itout.... Bé dame!

Et le paysan continua son chemin, en se répétant;

—Des Armands! des Armands!... Quoi qu'y nous v'laut ces sacrés Armands-là?

Ce soir-là, devant toute la ligne du camp, les feux s'allumèrent et les bonnes marmites, pleines de viande fraîche, chantèrent joyeusement, au-dessus des fourneaux improvisés de terre et de cailloux. Ce fut pour nous une heure de détente exquise et de délicieux oubli. Un apaisement semblait venir du ciel, tout bleu de lune, et tout brillant d'étoiles; les champs, qui s'étendaient avec de molles ondulations de vague, avaient je ne sais quelle douceur attendrie qui nous pénétrait l'âme, coulait dans nos membres endoloris un sang moins acre et des forces nouvelles. Peu à peu, s'effaçait le souvenir, pourtant si proche, de nos désolations, de nos découragements, de nos martyres, et le besoin d'agir nous reprenait, en même temps que s'éveillait en nous la conscience du devoir. Une animation inusitée régnait au camp. Chacun s'empressait à quelque besogne volontaire. Les uns couraient, un tison à la main pour rallumer les feux éteints, d'autres soufflaient sur les braises, afin de les aviver, ou bien épluchaient des légumes, et coupaient des morceaux de viande. Des camarades, formant une ronde autour de débris de bois fumants, entonnèrent d'une voix gouailleuse: «As-tu vu Bismarck?» La révolte, fille de la faim, se fondait au ronron des marmites, au cliquetis des gamelles.


Le jour suivant, quand le dernier d'entre nous eût répondu: «Présent!» à l'appel de son nom:

—Formez le cercle, marche! commanda le petit lieutenant.

Et d'une voix ânonnante, brouillant les mots, sautant des phrases, le fourrier lut un pompeux «ordre du jour» du général. Il était dit, en ce morceau de littérature militaire, qu'un corps d'armée prussien, affamé, mal vêtu, sans armes, après avoir occupé Chartres, s'avançait sur nous, à marches forcées. Il fallait lui barrer la route, le refouler jusque sous les murs de Paris où le vaillant Ducrot n'attendait plus que nous pour sortir et balayer une bonne fois tous les envahisseurs. Le général rappelait les victoires de la Révolution, l'expédition d'Égypte, Austerlitz, Borodino. Il affirmait que nous saurions nous montrer dignes de nos glorieux ancêtres de Sambre-et-Meuse. En conséquence, il donnait des instructions stratégiques précises pour la défense du pays: établir une barricade infranchissable à l'entrée Est du bourg, une autre plus infranchissable encore sur la route de Chartres, en avant du carrefour, créneler les murs du cimetière, abattre le plus d'arbres qu'on pourrait dans la forêt, de façon que les cavaliers ennemis et même les fantassins fussent dans l'impossibilité de nous tourner par Senonches, en s'égaillant dans les futaies; se défier des espions; enfin, ouvrir l'œil et le bon.... La patrie comptait sur nous.... Vive la République!

Ce cri resta sans écho. Le petit lieutenant qui se promenait en rond, les mains croisées derrière le dos, l'œil obstinément fixé à la pointe de ses bottes, ne leva pas la tête. Nous nous regardions, ahuris, avec une sorte d'angoisse au cœur, de savoir que les Prussiens étaient si près, que la guerre allait commencer pour nous demain, aujourd'hui peut-être, et j'eus la vision soudaine de la Mort, de la Mort rouge, debout sur un char que traînaient des chevaux cabrés, et qui se précipitait vers nous, en balançant sa faux. Tant que la bataille était loin, nous l'avions désirée, d'abord par enthousiasme patriotique, ensuite par fanfaronnade, plus tard par énervement, par lassitude, comme dénoûment à nos misères. Maintenant qu'elle s'offrait, nous en avions peur, nous frissonnions à son seul nom. Instinctivement, mes yeux se portèrent vers l'horizon, dans la direction de Chartres. Et la campagne me sembla contenir un mystère, une épouvante, un inconnu formidable qui prêtait aux choses des aspects nouveaux d'inexorabilité. Là bas, au-dessus de la ligne bleuissante des arbres, je m'attendais à voir, tout à coup, des casques surgir, étinceler des baïonnettes, s'embraser la gueule tonnante des canons. Un champ de labour, tout rouge sous le soleil, me fit l'effet d'une mare de sang; les haies se déployaient, se rejoignaient, s'entrecroisaient, pareilles à des régiments hérissés d'armes, de drapeaux, évoluant pour le combat. Les pommiers s'effarèrent comme des cavaliers emportés dans une déroute.