La matinée me fut meilleure que je l'aurais pensé. J'eus la chance de ne faire partie d'aucune corvée et, après avoir astiqué mon fusil, rouillé par la pluie, je goûtai quelques heures de bon repos. Étendu sur ma couverture, le corps tout engourdi dans un demi-sommeil délicieux, où je percevais distinctement les bruits du camp—les sonneries du clairon, le hennissement d'un cheval, au loin—je songeai aux êtres et aux choses que j'avais quittés. Mille figures et mille paysages défilèrent rapidement devant mes yeux.... Je revis le Prieuré, ma mère morte, et mon père, avec son large chapeau de paille, et le petit mendiant aux cheveux filasse, et Félix accroupi dans les plates-bandes, au milieu des laitues, qui guettait une taupe. Je revis ma chambre d'étudiant, mes camarades de l'école, et, dominant le tumulte de Bullier, Nini, grise et défrisée, avec ses lèvres pourpres, son chignon roux, et ses bas roses, sortant, fleurs lascives, des jupes soulevées par la danse. Puis l'image d'une femme inconnue, en robe mauve, que j'avais aperçue un soir, au théâtre, dans l'ombre d'une loge, me revint, obstinée et douce vision!

Pendant ce temps, les plus valides d'entre nous étaient allés rôder dans la campagne, autour des fermes. Ils rentrèrent gaîment, chargés de bottes de paille, de poulets, de dindes, de canards. L'un poussait devant lui, à coups de gaule, un gros cochon qui grognait, l'autre balançait un mouton sur ses épaules; celui-ci traînait au bout d'une hart, tordue en corde, un veau qui résistait comiquement, secouait son mufle en meuglant. Les paysans accoururent au camp pour se plaindre d'avoir été volés: on les hua et on les chassa.

Le général, accompagné de notre lieutenant-colonel qui se tenait à sa droite, très raide, l'œil rond, vint nous passer en revue, l'après-midi. Son regard luisant, son teint de braise, sa voix pâteuse disaient qu'il avait copieusement déjeuné. Il mâchonnait un bout de cigare éteint, crachait, s'ébrouait, maugréait on ne savait contre qui et contre quoi, car il ne s'adressait à personne, directement. Devant notre compagnie, il regarda le lieutenant-colonel d'un air sévère, et je l'entendis qui grommelait:

—Sales gueules, vos hommes, ah! bougre!

Puis, il s'éloigna, pesant de tout le poids de son ventre, sur ses jambes courtes, chaussées de bottes jaunes, au-dessus desquelles la culotte rouge bouffait et plissait comme une jupe.

Le reste de la journée fut consacré à des flâneries dans les auberges de Bellomer. Il y avait partout un tel encombrement, un tel tapage; d'ailleurs, je connaissais trop bien ces prises d'assaut des cabarets, ces poussées violentes de l'alcool qui dégénéraient souvent en mêlées générales, que je préférai m'en aller, avec quelques camarades paisibles, sur la route, loin des bagarres. Justement, le temps s'était embelli, un soleil pâle tombait du ciel, débarrassé de nuages. Nous nous assîmes sur un talus, ployant le dos sous les rayons réchauffants, comme fait un chat sous la main qui le caresse. Des voitures passaient, passaient toujours, lourdes charrettes, banneaux, carrioles coiffées de leurs bâches, tombereaux traînés par des bardots. C'étaient des paysans de la plaine de Chartres qui fuyaient les Prussiens. Affolés par les récits, colportés de village en village, des incendies, des viols, des massacres, des atrocités diverses dont les Allemands affligeaient les territoires envahis, ils avaient emporté à la hâte ce qu'ils possédaient de plus précieux, abandonné champs et maison et, tout effarés, ils allaient droit devant eux, sans savoir où. Le soir, ils s'arrêtaient, au hasard du chemin, près d'un bourg, quelquefois en rase campagne. Les chevaux, dételés et entravés, broutaient l'herbe des berges, les gens mangeaient et dormaient à la grâce de Dieu, à la garde des chiens, dans le vent, dans la pluie, dans la froidure des nuits brumeuses. Puis, le lendemain, ils repartaient. Troupeaux de bêtes et troupeaux d'hommes se succédèrent interminablement. Ils passaient et, sur la grand'route jaune, l'on voyait s'allonger la file noire et dolente des fuyards, jusqu'à la montée fermant l'horizon. On eût dit l'exode d'un peuple. J'interrogeai un vieux bonhomme qui conduisait une voiture à âne au fond de laquelle, dans la paille, au milieu de paquets noués avec des mouchoirs, de carottes et de choux, grouillaient une paysanne à nez camus, deux porcs roses et des couples de volaille, liés par les pattes.

—Vous avez donc les Prussiens chez vous? demandai-je.

—Oh! les brigands! répondit le vieux.... N'm'en parlez point!... Y sont arrivés un matin, eune bande avé des chapiaux à plume.... Ils ont fait un vacarme! Oh! Jésus-Guieu! Et pis y prenaient tout.... D'abord j'ons cru qu'c'étaient les Prussiens.... J'ons su d'pis que c'étaient des francs-tireux....

—Mais les Prussiens?

—Les Prussiens!... Pour ce qui est des Prussiens, j'ons point cor vu d'Prussiens, censément.... Y doivent être cheuz nous, à c'te heure, t'nez!... La Jacqueline crait qu'all en a évu un, l'aut'jou, d'rière eune hae!... Il était haut, haut, et pis rouge, qué disait, rouge comme l'diable.... C'est donc des enragés, des sauvages, des r'venants?... Enfin, quoiqu'c'est au juste?