—Non, Monsieur, c'est dans la forêt qu'il faut que vous alliez.... L'air vous vaut mieux là....

—Bien, bien, Marie, je vais aller dans la forêt.

Parfois, le voyant alourdi, ensommeillé, elle lui frappait sur l'épaule:

—Pourquoi qu'vous prenez pas vot' fusil, Monsieur? Il y a joliment des pinsons, dans le parc.

Et mon père, la regardant d'un air de reproche, murmurait:

—Des pinsons!... Les pauv' bêtes!

Pourquoi mon père ne m'écrivait-il plus? Mes lettres lui parvenaient-elles, seulement?... Je me reprochai d'y avoir mis jusqu'ici trop de sécheresse, et je me promis bien de lui écrire le lendemain, dès que je le pourrais, une longue, affectueuse lettre, dans laquelle je laisserais déborder tout mon cœur.

Le ciel s'éclaircissait légèrement, là-bas, à l'horizon dont le contour se découpait plus net sur une lueur plus bleue. C'était toujours la nuit, les champs restaient sombres, mais on sentait que l'aube se faisait proche. Le froid piquait plus dur, la terre craquait plus ferme sous les pas, l'humidité se cristallisait aux branches des arbres. Et, peu à peu, le ciel s'illumina d'une lueur d'or pâle, grandissante. Lentement, des formes sortaient de l'ombre, encore incertaines et brouillées; le noir opaque de la plaine se changeait en un violet sourd que des clartés rasaient, de distance en distance.... Tout à coup, un bruit m'arriva, faible d'abord, comme le roulement très lointain d'un tambour.... J'écoutai, le cœur battant.... Un moment, le bruit cessa et des coqs chantèrent.... Au bout de dix minutes, peut-être, il reprit plus fort, plus distinct, se rapprochant.... Patara! patara! c'était sur la route de Chartres, un galop de cheval.... Instinctivement, je bouclai mon sac sur mon dos, et m'assurai que mon fusil était chargé.... J'étais très ému; les veines de mes tempes se gonflaient.... Patara! patara! Cela devait être tout près de moi, ce galop, car il me semblait que je percevais le souffle du cheval et des tintements clairs d'acier.... Patara! patara!... A peine avais-je eu le temps de m'accroupir derrière le chêne qu'à vingt pas de moi, sur la route, une grande ombre s'était dressée, subitement immobile, comme une statue équestre de bronze. Et cette ombre, qui s'enlevait presque entière, énorme, sur la lumière du ciel oriental, était terrible! L'homme me parut surhumain, agrandi dans le ciel démesurément!... Il portait la casquette plate des Prussiens, une longue capote noire, sous laquelle la poitrine bombait largement. Était-ce un officier, un simple soldat? Je ne savais, car je ne distinguais aucun insigne de grade sur le sombre uniforme.... Les traits, d'abord indécis, s'accentuèrent. Il avait des yeux clairs, très limpides, une barbe blonde, une allure de puissante jeunesse; son visage respirait la force et la bonté, avec je ne sais quoi de noble, d'audacieux et de triste qui me frappa. La main à plat sur la cuisse, il interrogeait la campagne devant lui, et, de temps en temps, le cheval grattait le sol du sabot et soufflait dans l'air, par les naseaux frémissants, de longs jets de vapeur.... Évidemment, ce Prussien était là en éclaireur, il venait afin de se rendre compte de nos positions, de l'état du terrain; toute une armée grouillait, sans doute, derrière lui, n'attendant pour se jeter sur la plaine, qu'un signal de cet homme!... Bien caché dans mon bois, immobile, le fusil prêt, je l'examinais.... Il était beau, vraiment; la vie coulait à plein dans ce corps robuste. Quelle pitié! Il regardait toujours la campagne, et je crus m'apercevoir qu'il la regardait plus en poète qu'en soldat.... Je surprenais dans ses yeux une émotion.... Peut-être oubliait-il pourquoi il se trouvait là, et se laissait-il gagner par la beauté de ce matin jeune, virginal et triomphant. Le ciel était devenu tout rouge; il flambait glorieusement; les champs, réveillés, s'étiraient, sortaient l'un après l'autre de leurs voiles de vapeur rose et bleue, qui flottaient ainsi que de longues écharpes, doucement agitées par d'invisibles mains. Des arbres grêles, des chaumines émergeaient de tout ce rose et de tout ce bleu; le pigeonnier d'une grande ferme, dont les toits de tuile neuve commençaient de briller, dressait son cône blanchâtre dans l'ardeur pourprée de l'orient.... Oui, ce Prussien parti avec des idées de massacre, s'était arrêté, ébloui et pieusement remué, devant les splendeurs du jour renaissant, et son âme, pour quelques minutes, était conquise à l'Amour.

—C'est un poète, peut-être, me disais-je, un artiste; il est bon, puisqu'il s'attendrit.

Et, sur sa physionomie, je suivais toutes les sensations de brave homme qui l'animaient, tous les frissons, tous les délicats et mobiles reflets de son cœur ému et charmé.... Il ne m'effrayait plus. Au contraire, quelque chose comme un vertige m'attirait vers lui, et je dus me cramponner à mon arbre, pour ne pas aller auprès de cet homme. J'aurais désiré lui parler, lui dire que c'était bien, de contempler le ciel ainsi, et que je l'aimais de ses extases.... Mais son visage s'assombrit, une mélancolie voila ses yeux.... Ah! l'horizon qu'ils embrassaient était si loin, si loin! Et par de là cet horizon, un autre; et derrière cet autre, un autre encore!... Il faudrait conquérir tout cela!... Quand donc aurait-il fini de toujours pousser son cheval sur cette terre nostalgique, de toujours se frayer un chemin à travers les ruines des choses et la mort des hommes, de toujours tuer, de toujours être maudit!... Et puis, sans doute, il songeait à ce qu'il avait quitté; à sa maison, qu'emplissait le rire de ses enfants, à sa femme, qui l'attendait en priant Dieu.... Les reverrait-il jamais?... Je suis convaincu, qu'à cette minute même, il évoquait les détails les plus fugitifs, les habitudes les plus délicieusement enfantines de son existence de là-bas ... une rose cueillie, un soir, après dîner, et dont il avait orné les cheveux de sa femme, la robe que celle-ci portait quand il était parti, un nœud bleu au chapeau de sa petite fille, un cheval de bois, un arbre, un coin de rivière, un coupe-papier.... Tous les souvenirs de ses joies bénies lui revenaient, et, avec cette puissance de vision qu'ont les exilés, il embrassait, d'un seul regard découragé, tout ce par quoi, jusqu'ici, il avait été heureux.... Et le soleil se leva, élargissant encore la plaine, reculant, encore plus loin, le lointain horizon.... Cet homme, j'avais pitié de lui, et je l'aimais; oui, je vous le jure, je l'aimais!... Alors, comment cela s'est-il fait?... Une détonation éclata, et dans le même temps que j'avais entrevu à travers un rond de fumée une botte en l'air, le pan tordu d'une capote, une crinière folle qui volait sur la route ... puis rien, j'avais entendu, le heurt d'un sabre, la chute lourde d'un corps, le bruit furieux d'un galop ... puis rien.... Mon arme était chaude et de la fumée s'en échappait ... je la laissai tomber à terre.... Étais-je le jouet d'une hallucination?... Mais non!... De la grande ombre qui se dressait au milieu de la route, comme une statue équestre de bronze, il ne restait plus rien qu'un petit cadavre, tout noir, couché, la face contre le sol, les bras en croix.... Je me rappelai le pauvre chat que mon père avait tué, alors que de ses yeux charmés, il suivait dans l'espace, le vol d'un papillon ... moi, stupidement, inconsciemment, j'avais tué un homme, un homme que j'aimais, un homme en qui mon âme venait de se confondre, un homme qui, dans l'éblouissement du soleil levant, suivait les rêves les plus purs de sa vie!... Je l'avais peut-être tué à l'instant précis où cet homme se disait: «Et quand je reviendrai là-bas....» Comment? pourquoi?... Puisque je l'aimais, puisque, si des soldats l'avaient menacé, je l'eusse défendu, lui, lui, que j'avais assassiné! En deux bonds, je fus près de l'homme ... je l'appelai; il ne bougea pas.... Ma balle lui avait traversé le cou, au-dessous de l'oreille, et le sang coulait d'une veine rompue avec un bruit de glou-glou, s'étalait en mare rouge, poissait déjà à sa barbe.... De mes mains tremblantes, je le soulevai légèrement, et la tête oscilla, retomba inerte et pesante.... Je lui tâtai la poitrine, à la place du cœur: le cœur ne battait plus.... Alors, je le soulevai davantage, maintenant sa tête sur mes genoux et, tout à coup, je vis ses deux yeux, ses deux yeux clairs, qui me regardaient tristement, sans une haine, sans un reproche, ses deux yeux qui semblaient vivants!... Je crus que j'allais défaillir, mais rassemblant mes forces dans un suprême effort, j'étreignis le cadavre du Prussien, le plantai tout droit contre moi, et, collant mes lèvres sur ce visage sanglant, d'où pendaient de longues baves pourprées, éperdûment, je l'embrassai!...