—Quelqu'un de vous est-il du pays? ... Quelqu'un de vous sait-il où se trouve le moulin de Saussaie?
Personne ne répondit.
—Non?... Eh bien, que le diable l'emporte!
Et il jeta la carte à son officier d'ordonnance, qui se mit à la replier soigneusement. Nous continuâmes notre chemin.
On installa la compagnie dans une ferme et je fus posté en sentinelle, tout près de la route, à l'entrée d'un boqueteau, d'où je découvrais la plaine, immense et rase comme une mer. De-ci, de-là, des petits bois émergeaient de l'océan de terre, semblables à des îles; des clochers de village, des fermes, estompés par la brume, prenaient l'aspect de voiles lointaines. C'était, dans l'énorme étendue, un grand silence, une grande solitude, où le moindre bruit, où le moindre objet remuant sur le ciel, avaient je ne sais quel mystère qui vous coulait dans l'âme une angoisse. Là-haut des points noirs qui tachaient le ciel, c'étaient les corbeaux; là-bas, sur la terre, des points noirs qui s'avançaient, grossissaient, passaient, c'étaient les mobiles fuyards; et, de temps en temps, l'aboi éloigné des chiens qui se répondaient de l'ouest à l'est, du nord au sud, semblait la plainte des champs déserts. Les factions devaient être relevées toutes les quatre heures, mais les heures et les heures s'écoulaient, lentes, infinies et personne ne venait me remplacer. Sans doute, on m'avait oublié. Le cœur serré, j'interrogeais l'horizon du côté des Prussiens, l'horizon du côté des Français; je ne voyais rien, rien que cette ligne implacable et dure qui sertissait le grand ciel gris autour de moi. Depuis longtemps les corbeaux avaient cessé de voler, les mobiles de fuir. Un moment, j'aperçus une charrette qui se rapprochait du bois où j'étais, mais elle tourna par une traverse, bientôt confondue avec le gris du terrain....
Pourquoi me laissait-on ainsi? J'avais faim et j'avais froid; mon ventre criait, mes doigts devenaient gourds.... Je me hasardai à faire quelques pas sur la route; à plusieurs reprises, j'appelai.... Pas un être ne me répondit, pas une chose ne bougea.... J'étais seul, bien seul, tout seul en cette plaine abandonnée et vide.... Un frisson courut dans mes veines, et des larmes montèrent à mes yeux.... J'appelai encore.... Rien.... Alors, je rentrai dans le bois et je m'assis au pied d'un chêne, mon fusil en travers de mes cuisses, l'oreille au guet, attendant.... Hélas! le jour baissa peu à peu; le ciel jaunit, s'empourpra légèrement, puis il s'éteignit dans un silence de mort. Et la nuit tomba sans étoiles et sans lune, sur les champs, tandis qu'une brume glacée se levait de l'ombre.
Depuis que nous étions partis, brisé par les fatigues, toujours occupé à quelque chose, jamais seul, je n'avais pas eu le temps de réfléchir. Pourtant, devant les étranges et cruels spectacles que j'avais sans cesse sous les yeux, je sentais s'éveiller en moi la notion de la vie humaine jusqu'ici endormie dans les engourdissements de mon enfance et les torpeurs de ma jeunesse. Oui, cela s'était éveillé confusément, comme au sortir d'un long et douloureux cauchemar. Et la réalité m'était apparue plus effrayante encore que le rêve. Transposant du petit groupe d'hommes errants que nous étions, à la société tout entière, nos instincts, les appétits, les passions qui nous agitaient, rappelant les visions si rapides et seulement physiques que j'avais eues à Paris, des foules sauvages, des bousculades des individus, je comprenais que la loi du monde, c'était la lutte; loi inexorable, homicide, qui ne se contentait pas d'armer les peuples entre eux, mais qui faisait se ruer, l'un contre l'autre, les enfants d'une même race, d'une même famille, d'un même ventre. Je ne retrouvais aucune des abstractions sublimes d'honneur, de justice, de charité, de patrie dont les livres classiques débordent, avec lesquelles on nous élève, on nous berce, on nous hypnotise pour mieux duper les bons et les petits, les mieux asservir, les mieux égorger. Qu'était-ce donc que cette patrie, au nom de laquelle se commettaient tant de folies et tant de forfaits, qui nous avait arrachés, remplis d'amour, à la nature maternelle, qui nous jetait, pleins de haines, affamés et tout nus, sur la terre marâtre?... Qu'était-ce donc que cette patrie qu'incarnaient, pour nous, ce général imbécile et pillard qui s'acharnait après les vieux hommes et les vieux arbres, et ce chirurgien qui donnait des coups de pied aux malades et rudoyait les pauvres vieilles mères en deuil de leur fils? Qu'était-ce doncque cette patrie dont chaque pas, sur le sol, était marqué d'une fosse, à qui il suffisait de regarder l'eau tranquille des fleuves pour la changer en sang, et qui s'en allait toujours, creusant, de place en place, des charniers plus profonds où viennent pourrir les meilleurs des enfants des hommes? Et j'éprouvai un sentiment de stupeur douloureuse en songeant, pour la première fois, que ceux-là seuls étaient les glorieux et les acclamés qui avaient le plus pillé, le plus massacré, le plus incendié. On condamne à mort le meurtrier timide qui tue le passant d'un coup de surin, au détour des rues nocturnes, et l'on jette son tronc décapité aux sépultures infâmes. Mais le conquérant qui a brûlé les villes, décimé les peuples, toute la folie, toute la lâcheté humaines se coalisent pour le hisser sur des pavois monstrueux; en son honneur on dresse des arcs de triomphe, des colonnes vertigineuses de bronze, et, dans les cathédrales, les foules s'agenouillent pieusement autour de son tombeau de marbre bénit que gardent les saints et les anges, sous l'œil de Dieu charmé!... Avec quels remords, je me repentis d'avoir, jusqu'ici, passé aveugle et sourd, dans cette vie si grosse d'énigmes inexpliquées!... Jamais je n'avais ouvert un livre, jamais je ne m'étais arrêté, un seul instant, devant ces points d'interrogation que sont les choses et les êtres; je ne savais rien. Et voilà que, tout à coup, la curiosité de savoir, le besoin d'arracher à la vie quelques-uns de ses mystères, me tourmentaient; je voulais connaître la raison humaine des religions qui abêtissent, des gouvernements qui oppriment, des sociétés qui tuent; il me tardait d'en avoir fini avec cette guerre pour me consacrer à des besognes ardentes, à de magnifiques et absurdes apostolats. Ma pensée allait vers d'impossibles philosophies d'amour, des folies de fraternité inextinguible. Tous les hommes, je les voyais courbés sous des poids écrasants, semblables au petit mobile de Saint-Michel, dont les yeux suintaient, qui toussait et crachait le sang, et sans rien comprendre à la nécessité des lois supérieures de la nature, des tendresses me montaient à la gorge en sanglots comprimés. J'ai remarqué que l'on ne s'attendrit bien sur les autres que lorsqu'on est soi-même malheureux. N'était-ce point sur moi seul que je m'apitoyais ainsi? Et si, dans cette nuit froide, tout près de l'ennemi qui apparaîtrait peut-être, dans les brumes du matin, j'aimais tant l'humanité, n'était-ce point moi seul que j'aimais, moi seul que j'eusse voulu soustraire aux souffrances? Ces regrets du passé, ces projets d'avenir, cette passion subite de l'étude, cet acharnement que je mettais à me représenter, plus tard, dans ma chambre de la rue Oudinot, au milieu de livres et de papiers, les yeux brûlés par la fièvre du travail, n'était-ce point seulement pour écarter de moi les menaces de l'heure présente, pour effacer d'autres images terribles, des images de mort qui, sans cesse, passaient, livides, dans l'horreur des ténèbres?
La nuit se poursuivait, impénétrable. Sous le ciel qui les couvait d'un regard avare et mauvais, les champs s'étendaient, pareils à une vaste mer d'ombre. De loin en loin, des blancheurs sourdes, de longues traînées de brume flottaient au-dessus, rasant le sol invisible, où les bouquets d'arbres apparaissaient, çà et là, plus noirs dans ce noir. Je n'avais point bougé de la place où je m'étais assis, et le froid m'engourdissait les membres, me gerçait les lèvres. Péniblement, je me levai et contournai le bois. Mes propres pas, sur le sol, m'effrayèrent; il me semblait toujours que quelqu'un marchait derrière moi. J'avançais avec prudence, sur la pointe des pieds, comme si j'eusse craint de réveiller la terre endormie, et j'écoutais, et j'essayais de sonder l'obscurité, car je n'avais pas encore, malgré tout, perdu l'espoir qu'on vînt me relever. Aucun frisson, aucun souffle, aucune lueur, aucune forme précise, dans cette nuit sans yeux et sans voix. Cependant, par deux fois, j'entendis distinctement un bruit de pas, et le cœur me battait très fort.... Mais le bruit s'éloigna, diminua peu à peu, cessa, et le silence redevint plus pesant, plus redoutable, plus désespéré.... Une branche me frôla le visage; je reculai, saisi d'épouvante. Plus loin, un renflement de terrain me fit l'effet d'un homme qui, bombant le dos, aurait rampé vers moi; je chargeai mon fusil.... A la vue d'une charrue abandonnée, dont les deux bras se dressaient dans le ciel, comme des cornes menaçantes de monstre, le souffle me manqua et je faillis tomber à la renverse.... J'avais peur de l'ombre, du silence, du moindre objet qui dépassait la ligne d'horizon et que mon imagination affolée animait d'un mouvement de vie sinistre.... Malgré le froid, la sueur me coulait en grosses gouttes sur la peau. J'eus l'idée de quitter mon poste, de retourner au camp, me persuadant par d'ingénieux et lâches raisonnements, que les camarades m'avaient oublié et qu'ils seraient très heureux de me retrouver.... Évidemment, puisque je n'avais pas été relevé de ma faction, puisque je n'avais vu passer aucune ronde d'officier, c'est qu'ils étaient partis!... Et si, par hasard, je me trompais, quelle excuse donner, et comment serais-je reçu là-bas?... Aller à la ferme, où ma compagnie s'était arrêtée le matin, et y demander des renseignements?... J'y songeai.... Mais, dans mon trouble, j'avais perdu le sentiment de l'orientation, et je me serais infailliblement égaré, en cette plaine immense et si noire.... Alors, une abominable pensée me traversa l'esprit.... Oui, pourquoi ne pas me tirer un coup de fusil dans le bras, et m'enfuir ensuite, sanglant et blessé, et raconter que j'avais été assailli par les Prussiens?... Je fis un violent effort sur moi-même, pour ressaisir ma raison qui s'envolait, je rassemblai tout ce qui restait en moi de force morale, afin de me soustraire à cette lâche et odieuse suggestion, à cette ivresse maudite de la peur, et je m'acharnai à retrouver des souvenirs d'autrefois, à évoquer de douces et souriantes images, au souffle embaumé, aux ailes blanches.... Images et souvenirs m'arrivaient, ainsi qu'en un songe pénible, déformés, tronqués, hallucinés, et une terreur les mettait aussitôt en déroute.... La Vierge de Saint-Michel, aux chairs si roses, au manteau bleu, constellé d'argent, je la revoyais impudique, se prostituant sur un lit de bouge, à des soldats ivres; les coins préférés de la forêt de Tourouvre, si paisibles, où j'aimais tant à demeurer, des journées entières, étendu sur de la mousse, se bouleversaient, s'enchevêtraient, brandissaient sur moi leurs arbres géants; puis, dans l'air, se croisaient des obus figurant des visages connus qui ricanaient; l'un de ces projectiles déploya soudain de grandes ailes, couleur de flamme, tourna autour de moi, m'enveloppa.... Je poussai un cri.... Mon Dieu! allais-je donc devenir fou? Je me tâtai la gorge, la poitrine, les reins, les jambes.... Je devais être d'une pâleur de cadavre, et je sentais un petit froid me monter du cœur au cerveau comme une vrille d'acier.... «Voyons, voyons!» me disais-je tout haut, pour bien m'assurer que je ne dormais pas, que j'existais.... «Allons, allons!» J'avalai en deux gorgées le reste d'eau-de-vie de ma gourde, et je me mis à marcher très vite, écrasant les mottes de terre sous mes pieds, avec rage, sifflant l'air d'une chanson de pioupiou que nous entonnions en chœur, pour tromper la longueur des étapes. Un peu calmé, je regagnai mon chêne et battis la semelle, à coups précipités, contre le tronc. J'avais besoin de ce bruit et de ce mouvement.... Et voilà que je pensai à mon père, si seul dans le Prieuré. Il y avait plus de trois semaines que je n'avais reçu de lettre de lui. Ah! comme la dernière était triste et navrante!... Il ne se plaignait de rien, mais on y sentait un découragement profond, un ennui d'être dans cette grande maison vide, et un effroi de me savoir errant, sac au dos, à travers le hasard des batailles.... Pauvre père! Il n'avait pas été heureux avec ma mère, malade, toujours irritée, qui ne l'aimait pas et ne pouvait supporter sa présence près d'elle.... Et jamais, au plus fort des rebuffades et des duretés, jamais un geste de colère, jamais un mot de reproche!... Il courbait le dos, ainsi qu'un bon chien, et s'en allait.... Ah! comme je me repentais de ne l'avoir pas assez aimé. Peut-être ne m'avait-il pas élevé comme il aurait dû. Mais qu'importe! Il avait fait ce qu'il avait pu!... Lui-même était sans expérience de la vie, sans force contre le mal, d'une bonté timide et peureuse. Et à mesure que les traits de mon père se représentaient à moi, jusque dans leurs moindres détails, le visage de ma mère s'embrumait, s'effaçait, et je ne pouvais plus en rappeler les contours chéris. Dans cet instant, toutes les tendresses que j'avais données à ma mère, je les reportai sur mon père. Je me souvenais avec attendrissement quand, le jour de la mort de ma mère, me prenant sur ses genoux, il me dit: «Cela vaut peut-être mieux ainsi.» Et je comprenais aujourd'hui tout ce que cette phrase résumait de douleurs passées et d'épouvantement dans l'avenir. C'était pour elle qu'il disait cela, pour moi aussi, qui ressemblais tant à ma mère, et non pour lui, le malheureux homme, qui s'était résigné à tout souffrir.... Depuis trois ans, il avait bien vieilli: sa haute taille se cassait, son visage, si rouge de santé, jaunissait et se ridait, ses cheveux devenaient presque blancs. Il ne guettait plus les oiseaux du parc, laissait les chats brousser dans les lianes et laper l'eau du bassin; à peine s'il s'intéressait encore à son étude, dont il abandonnait la direction au premier clerc, homme de confiance qui le volait; il ne s'occupait plus de ses petites affaires d'ambition locale. Il ne fût point sorti, n'eût point bougé de son fauteuil à oreillettes,—qu'il avait fait descendre à la cuisine, ne voulant pas rester seul,—sans Marie, qui lui apportait sa canne et son chapeau.
—Allons, Monsieur, il faut remuer un peu. Vous êtes tout ubi, là, dans vot' coin....
—Bien, bien, Marie, je vais remuer.... Je vais aller au bord de la rivière, si tu veux.