De leur côté, pendant que nous profanions la forêt, les chasseurs ne chômaient point, et la barricade s'élevait, formidable et haute, coupant la route, en avant du carrefour. Cela ne s'était pas exécuté sans difficulté, et surtout sans gaîté. Subitement arrêtés par une tranchée qui leur barrait la fuite, les paysans protestèrent. Leurs voitures et leurs troupeaux s'agglomérant dans le chemin, très encaissé à cet endroit, il y eut d'abord un indescriptible brouhaha. Ils se lamentaient, les femmes gémissaient, les bœufs meuglaient, les soldats riaient de toutes les mines effarées des hommes et des bêtes, et le capitaine qui commandait le détachement ne savait quelle résolution prendre. Plusieurs fois, les soldats firent semblant de refouler les paysans à coups de baïonnette, mais ceux-ci s'entêtaient, voulaient passer, invoquaient leur qualité de Français. Après avoir terminé son tour dans la forêt, le général vint visiter les travaux de la barricade. Il demanda ce que c'était que «ces sales pékins» et ce qu'ils désiraient. On le mit au fait.
—C'est bien, s'écria-t-il. Empoignez-moi toutes ces voitures, et fourrez-moi tout ça dans la barricade. Allons, chaud! Allons, hardi, les enfants!...
Les soldats, heureux de ces algarades, se ruèrent sur les premières voitures qui furent abandonnées, avec ce qu'elles contenaient, et brisées en quelques coups de pioche.... Alors la panique s'empara des paysans. L'encombrement devenait tel qu'il leur était impossible d'avancer ou de reculer. Fouettant leurs chevaux à tour de bras, et tâchant de dégager leurs charrettes accrochées, ils vociféraient, se bousculaient, s'injuriaient, sans parvenir à faire un pas en arrière. Les derniers arrivés avaient rebroussé chemin, et fuyaient au galop de leurs chevaux excités par la clameur, les autres, désespérant de sauver voitures et provisions, prirent le parti d'escalader le talus, et de s'en aller à travers champs, en poussant des cris d'indignation, poursuivis par les mottes de terre que leur jetaient les soldats. On entassa les voitures brisées, l'une sur l'autre, on boucha les creux avec des sacs d'avoine, des matelas, des paquets de hardes et des pierres. Sur le sommet de la barricade, au haut d'un timon qui se dressait, tout droit, comme une hampe de drapeau, un petit chasseur arbora un bouquet de mariée trouvé dans le butin.
Vers le soir, des bandes de mobiles, arrivant de Chartres, très en désordre, se répandirent dans Belomer et dans le camp. Ils firent des récits épouvantants. Les Prussiens étaient plus de cent mille, tout une armée. Eux, deux mille à peine, sans cavaliers et sans canon, avaient dû se replier. Chartres brûlait, les villages alentour fumaient, les fermes étaient détruites. Le gros du détachement français qui soutenait la retraite, ne pouvait tarder. On interrogeait les fuyards, on leur demandait s'ils avaient vu des Prussiens, comment ils étaient faits, insistant sur les détails des uniformes. De quart d'heure en quart d'heure, d'autres mobiles se présentaient, par groupes de trois ou quatre, pâles, épuisés de fatigue. La plupart n'avaient pas de sac, quelques-uns même pas de fusil, et ils racontaient des histoires plus terribles les unes que les autres. Aucun d'ailleurs n'était blessé. On se décida à les loger dans l'église, au grand scandale du curé qui levait les bras au ciel, s'exclamait:
—Sainte Vierge!... dans mon église!... Ah! ah! ah!... des soldats dans mon église!
Jusque-là, uniquement occupé à des fantaisies de destruction, le général n'avait point eu le temps de songer à faire garderie camp, autrement que par un petit poste établi à un kilomètre de Bellomer, sur la route de Chartres, dans un bouchon fréquenté des rouliers. Ce poste, commandé par un sergent, n'avait reçu aucune instruction précise, et les hommes ne faisaient rien, sinon qu'ils flânaient, buvaient et dormaient. Pourtant, le factionnaire qui se promenait, nonchalant, le fusil sur l'épaule devant l'auberge, arrêta un médecin du pays, comme espion allemand, à cause de sa barbe qu'il avait blonde, et de ses lunettes qui étaient bleues. Quant au sergent, ancien braconnier de profession, «se moquant du tiers comme du quart», il s'amusait à tendre des collets aux lapins, dans les haies voisines.
L'arrivée des mobiles, la menace des Prussiens, avaient jeté le désarroi parmi nous. Les cavaliers se succédaient, de minute en minute, porteurs de plis cachetés, d'ordres et de contre-ordres. Les officiers couraient, affairés, sans savoir pourquoi, perdaient la tête. Trois fois, on nous commanda de lever le camp, et trois fois on nous fit dresser les tentes à nouveau. Toute la nuit, trompettes et clairons sonnèrent, et de grands feux brûlèrent, autour desquels, dans une rumeur de plus en plus grandissante, passaient et repassaient des ombres étrangement agitées, des silhouettes démoniaques. Des patrouilles fouillaient la campagne en tous sens, s'enfonçaient dans les traverses, sondaient la lisière de la forêt. L'artillerie, parquée en deçà du bourg, dut se porter en avant, sur la hauteur, mais elle vint se heurter contre la barricade. Pour livrer passage aux canons, il fallut la démolir pièce à pièce, et combler la tranchée.
Au petit jour, ma compagnie partit en grand'garde. Nous rencontrâmes des mobiles, des francs-tireurs égaillés, qui tiraient la jambe lamentablement. Plus loin, le général, accompagné de son escorte, surveillait les manœuvres de l'artillerie. Il tenait, dépliée sur le cou de son cheval, une carte d'état-major, et cherchait en vain le moulin de Saussaie. En se penchant sur la carte que les mouvements de tête du cheval déplaçaient à chaque instant, il criait:
—Où est-il ce sacré moulin-là?... Pongoin ... Courville ... Courville.... Est-ce qu'ils s'imaginent que je connais tous leurs sacrés moulins, moi?...
Le général nous ordonna de faire halte, et il nous demanda: