Le patriotisme tel que je le comprends ne s'affuble point de costumes ridicules, ne va point hurler aux enterrements, ne compromet point, par des manifestations inopportunes et des excitations coupables, la sécurité des passants et l'honneur même d'un pays. Car nous en sommes là, aujourd'hui. Au jour des fêtes nationales, des deuils publics, des événements qui jettent les foules dans les rues, on tremble que le patriotisme ne fasse une de ces frasques dangereuses qui peuvent amener d'irréparables malheurs.

Le patriotisme, tel que je l'aime, travaille dans le recueillement. Il s'efforce de faire la patrie grande avec ses poètes, ses artistes, ses savants honorés, ses travailleurs, ses ouvriers et ses paysans protégés. S'il pique un peu moins de panaches au chapeau des généraux, il met un peu plus de laine sur le dos des pauvres gens. Il s'acharne à découvrir le mystère des choses, à conquérir la nature à la glorifier dans ses œuvres. Il tâche d'être, grâce à son génie, la source intarie de progrès où les peuples viennent s'abreuver. Et s'il ne ressemble pas aux brutes forcenées, aux criminels iconoclastes, brûleurs de tableaux, démolisseurs de statues, qui ne peuvent comprendre que l'Art et que la Philosophie rompent les cercles étroits des frontières et débordent sur toute l'humanité, il sait, croyez-moi, quand il le faut, se «faire casser la gueule» sur un champ de bataille, comme les autres et mieux que les autres.

OCTAVE MIRBEAU.

Paris, 7 décembre 1886.


LE CALVAIRE


I

Je suis né, un soir d'Octobre, à Saint-Michel-les-Hêtres, petit bourg du département de l'Orne, et je fus aussitôt baptisé aux noms de Jean-François-Marie Mintié. Pour fêter, comme il convenait, cette entrée dans le monde, mon parrain, qui était mon oncle, distribua beaucoup de bonbons, jeta beaucoup de sous et de liards aux gamins du pays, réunis sur les marches de l'église. L'un d'eux, en se battant avec ses camarades, tomba sur le coupant d'une pierre, si malheureusement qu'il se fendit le crâne et mourut le lendemain. Quant à mon oncle, rentré chez lui, il prit la fièvre typhoïde et trépassa quelques semaines après. Ma bonne, la vieille Marie, m'a souvent conté ces incidents, avec orgueil et admiration.

Saint-Michel-les-Hêtres est situé à l'orée d'une grande forêt de l'État, la forêt de Tourouvre. Bien qu'il compte quinze cents habitants, il ne fait pas plus de bruit que n'en font, dans la campagne, par une calme journée, les arbres, les herbes et les blés. Une futaie de hêtres géants, qui s'empourprent à l'automne, l'abrite contre les vents du Nord, et les maisons, aux toits de tuile, vont, descendant la pente du coteau, gagner la vallée large et toujours verte, où l'on voit errer les bœufs, par troupeaux. La rivière d'Huisne, brillante sous le soleil, festonne et se tord capricieusement dans les prairies, que séparent l'une de l'autre des rangées de hauts peupliers. De pauvres tanneries, de petits moulins s'échelonnent sur son cours, clairs, parmi les bouquets d'aulnes. De l'autre côté de la vallée, ce sont les champs, avec les lignes géométriques de leurs haies et leurs pommiers qui vagabondent. L'horizon s'égaie de petites fermes roses, de petits villages qu'on aperçoit, de-ci, de-là, à travers des verdures presque noires. En toutes saisons, dans le ciel, à cause de la proximité de la forêt, vont et viennent les corbeaux et les choucas au bec jaune.