Ma famille habitait, à l'extrémité du pays, en face de l'église, très ancienne et branlante, une vieille et curieuse maison qu'on appelait le Prieuré,—dépendance d'une abbaye qui fut détruite parla Révolution et dont il ne restait que deux ou trois pans de murs croulants, couverts de lierre. Je revois sans attendrissement, mais avec netteté, les moindres détails de ces lieux où mon enfance s'écoula. Je revois la grille toute déjetée qui s'ouvrait, en grinçant, sur une grande cour qu'ornaient une pelouse teigneuse, deux sorbiers chétifs, hantés des merles, des marronniers très vieux et si gros de tronc que les bras de quatre hommes—disait orgueilleusement mon père, à chaque visiteur,—n'eussent point suffi à les embrasser. Je revois la maison, avec ses murs de brique, moroses, renfrognés, son perron en demi-cercle où s'étiolaient des géraniums, ses fenêtres inégales qui ressemblaient à des trous, son toit très en pente, terminé par une girouette qui ululait à la brise comme un hibou. Derrière la maison, je revois le bassin où baignaient des arums bourbeux, où se jouaient des carpes maigres, aux écailles blanches; je revois le sombre rideau de sapins qui cachait les communs, la basse-cour, l'étude que mon père avait fait bâtir en bordure d'un chemin longeant la propriété, de façon que le va-et-vient des clients et des clercs ne troublât point le silence de l'habitation. Je revois le parc, ses arbres énormes, bizarrement tordus, mangés de polypes et de mousses, que reliaient entre eux les lianes enchevêtrées, et les allées, jamais ratissées, où des bancs de pierre effritée se dressaient, de place en place, comme de vieilles tombes. Et je me revois aussi, chétif, en sarrau de lustrine, courir à travers cette tristesse des choses délaissées, me déchirer aux ronces, tourmenter les bêtes dans la basse-cour, ou bien suivre, des journées entières, au potager, Félix, qui nous servait de jardinier, de valet de chambre et de cocher.
Les années et les années ont passé; tout est mort de ce que j'ai aimé; tout s'est renouvelé de ce que j'ai connu; l'église est rebâtie, elle a un portail ouvragé, des fenêtres en ogive, de riches gargouilles qui figurent des gueules embrasées de démons; son clocher de pierre neuve rit gaîment dans l'azur; à la place de la vieille maison, s'élève un prétentieux chalet, construit par le nouvel acquéreur, qui a multiplié, dans l'enclos, les boules de verre colorié, les cascades réduites et les Amours en plâtre encrassés par la pluie. Mais les choses et les êtres me restent gravés dans le souvenir, si profondément, que le temps n'a pu en user l'agate dure.
Je veux, dès maintenant, parler de mes parents, non tels que je les voyais enfant, mais tels qu'ils m'apparaissent aujourd'hui, complétés par le souvenir, humanisés par les révélations et les confidences, dans toute la crudité de lumière, dans toute la sincérité d'impression que redonnent, aux figures trop vite aimées et de trop près connues, les leçons inflexibles de la vie.
Mon père était notaire. Depuis un temps immémorial, cela se passait ainsi chez les Mintié. Il eût semblé monstrueux et tout à fait révolutionnaire qu'un Mintié osât interrompre cette tradition familiale, et qu'il reniât les panonceaux de bois doré, lesquels se transmettaient, pareils à un titre de noblesse, de génération en génération, religieusement. A Saint-Michel-les-Hêtres, et dans les contrées avoisinantes, mon père occupait une situation que les souvenirs laissés par ses ancêtres, ses allures rondes de bourgeois campagnard, et surtout, ses vingt mille francs de rentes, rendaient importante, indestructible. Maire de Saint-Michel, conseiller général, suppléant du juge de paix, vice-président du comice agricole, membre de nombreuses sociétés agronomiques et forestières, il ne négligeait aucun de ces petits et ambitionnés honneurs de la vie provinciale qui donnent le prestige et déterminent l'influence. C'était un excellent homme, très honnête et très doux, et qui avait la manie de tuer. Il ne pouvait voir un oiseau, un chat, un insecte, n'importe quoi de vivant, qu'il ne fût pris aussitôt du désir étrange de le détruire. Il faisait aux merles, aux chardonnerets, aux pinsons et aux bouvreuils une chasse impitoyable, une guerre acharnée de trappeur. Félix était chargé de le prévenir, dès qu'apparaissait un oiseau dans le parc et mon père quittait tout, clients, affaires, repas, pour massacrer l'oiseau. Souvent, il s'embusquait, des heures entières, immobile, derrière un arbre où le jardinier lui avait signalé une petite mésange à tête bleue. A la promenade, chaque fois qu'il apercevait un oiseau sur une branche, s'il n'avait pas son fusil, il le visait avec sa canne et ne manquait jamais de dire: «Pan! il y était, le mâtin!» ou bien: «Pan! je l'aurais raté, pour sûr, c'est trop loin.» Ce sont les seules réflexions que lui aient jamais inspirées les oiseaux.
Les chats aussi étaient une de ses grandes préoccupations. Quand, sur le sable des allées, il reconnaissait un piquet de chat, il n'avait plus de repos qu'il ne l'eût découvert et occis. Quelquefois, la nuit, par les beaux clairs de lune, il se levait et restait à l'affût jusqu'à l'aube. Il fallait le voir, son fusil sur l'épaule, tenant par la queue un cadavre de chat, sanglant et raide. Jamais je n'admirai rien de si héroïque, et David, ayant tué Goliath, ne dut pas avoir l'air plus enivré de triomphe. D'un geste auguste, il jetait le chat aux pieds de la cuisinière, qui disait: «Oh! la sale bête!» et, aussitôt, se mettait à le dépecer, gardant la viande pour les mendiants, faisant sécher, au bout d'un bâton, la peau qu'elle vendait aux Auvergnats. Si j'insiste autant sur des détails en apparence insignifiants, c'est que, pendant toute ma vie, j'ai été obsédé, hanté par les histoires de chats de mon enfance. Il en est une, entre autres, qui fit sur mon esprit une telle impression que, maintenant encore, malgré les années enfuies et les douleurs subies, pas un jour ne se passe, que je n'y songe tristement.
Une après-midi, nous nous promenions dans le jardin, mon père et moi. Mon père avait à la main une longue canne, terminée par une brochette de fer, au moyen de laquelle il enfilait les escargots et les limaces, mangeurs de salades. Soudain, au bord du bassin, nous vîmes un tout petit chat, qui buvait; nous nous dissimulâmes derrière une touffe de seringas.
—Petit, me dit mon père, très bas: va vite me chercher mon fusil ... fais le tour ... prends bien garde qu'il ne te voie.
Et, s'accroupissant, il écarta, avec précaution, les brindilles du seringa, de manière à suivre tous les mouvements du chat qui, arc-bouté sur ses pattes de devant, le col étiré, frétillant de la queue, lapait l'eau du bassin et relevait la tête, de temps en temps, pour se lécher les poils et se gratter le cou.
—Allons, répéta mon père, déguerpis.
Ce petit chat me faisait grand'pitié. Il était si joli avec sa fourrure fauve, rayée de noir soyeux, ses mouvements souples et menus, et sa langue, pareille à un pétale de rose, qui pompait l'eau! J'aurais voulu désobéir à mon père, je songeais même à faire du bruit, à tousser, à froisser rudement les branches, pour avertir le pauvre animal du danger. Mais mon père me regarda avec des yeux si sévères que je m'éloignai dans la direction de la maison. Je revins bientôt avec le fusil. Le petit chat était toujours là, confiant et gai. Il avait fini de boire. Assis sur son derrière, les oreilles dressées, les yeux brillants, le corps frissonnant, il suivait dans l'air le vol d'un papillon. Oh! ce fut une minute d'indicible angoisse. Le cœur me battait si fort que je crus que j'allais défaillir.