—Papa! papa! criai-je.

En même temps, le coup partit, un coup sec qui claqua comme un coup de fouet.

—Sacré matin! jura mon père.

Il avait visé de nouveau. Je vis son doigt presser la gâchette; vite, je fermai les yeux et me bouchai les oreilles.... Pan!... Et j'entendis un miaulement d'abord plaintif, puis douloureux,—ah! si douloureux!—on eût dit le cri d'un enfant. Et le petit chat bondit, se tordit, gratta l'herbe et ne bougea plus.


D'une absolue insignifiance d'esprit, d'un cœur tendre, bien qu'il semblât indifférent à tout ce qui n'était pas ses vanités locales et les intérêts de son étude, prodigue de conseils, aimant à rendre service, conservateur, bien portant et gai, mon père jouissait, en toute justice, de l'universel respect. Ma mère, une jeune fille noble des environs, ne lui apporta en dot aucune fortune, mais des relations plus solides, des alliances plus étroites avec la petite aristocratie du pays, ce qu'il jugeait aussi utile qu'un surcroît d'argent ou qu'un agrandissement de territoire. Quoique ses facultés d'observation fussent très bornées, qu'il ne se piquât point d'expliquer les âmes, comme il expliquait la valeur d'un contrat de mariage et les qualités d'un testament, mon père comprit vite toute la différence de race, d'éducation et de sentiment, qui le séparait de sa femme. S'il en éprouva de la tristesse, d'abord, je ne sais; en tout cas, il ne la fit point paraître. Il se résigna. Entre lui, un peu lourdaud, ignorant, insouciant, et elle, instruite, délicate, enthousiaste, il y avait un abîme qu'il n'essaya pas un seul instant de combler, ne s'en reconnaissant ni le désir ni la force. Cette situation morale de deux êtres, liés ensemble pour toujours, que ne rapproche aucune communauté de pensées et d'aspirations, ne gênait nullement mon père qui, vivant beaucoup dans son étude, se tenait pour satisfait, s'il trouvait la maison bien dirigée, les repas bien ordonnés, ses habitudes et ses manies strictement respectées: en revanche, elle était très pénible, très lourde au cœur de ma mère.

Ma mère n'était pas belle, encore moins jolie: mais il y avait tant de noblesse simple en son attitude, tant de grâce naturelle dans ses gestes, une si grande bonté sur ses lèvres un peu pâles et, dans ses yeux qui, tour à tour, se décoloraient comme un ciel d'avril et se fonçaient comme le saphir, un sourire si caressant, si triste, si vaincu, qu'on oubliait le front trop haut, bombant sous des mèches de cheveux irrégulièrement plantés, le nez trop gros, et le teint gris, métallisé, qui, parfois, se plaquait de légères couperoses. Auprès d'elle, m'a dit souvent un de ses vieux amis, et je l'ai, depuis, bien douloureusement compris, auprès d'elle, on se sentait pénétré, puis peu à peu envahi, puis irrésistiblement dominé par un sentiment d'étrange sympathie, où se confondaient le respect attendri, le désir vague, la compassion et le besoin de se dévouer. Malgré ses imperfections physiques, ou plutôt à cause de ses imperfections mêmes, elle avait le charme amer et puissant qu'ont certaines créatures privilégiées du malheur, et autour desquelles flotte on ne sait quoi d'irrémédiable. Son enfance et sa première jeunesse avaient été souffrantes et marquées de quelques incidents nerveux inquiétants. Mais on avait espéré que le mariage, modifiant les conditions de son existence, rétablirait une santé que les médecins disaient seulement atteinte par une sensitivité excessive. Il n'en fut rien. Le mariage ne fit, au contraire, que développer les germes morbides qui étaient en elle, et la sensibilité s'exalta au point que ma pauvre mère, entre autres phénomènes alarmants, ne pouvait supporter la moindre odeur, sans qu'une crise ne se déclarât, qui se terminait toujours par un évanouissement. De quoi souffrait-elle donc? Pourquoi ces mélancolies, ces prostrations qui la courbaient, de longs jours, immobile et farouche, dans un fauteuil, comme une vieille paralytique? Pourquoi ces larmes qui, tout à coup, lui secouaient la gorge à l'étouffer et, pendant des heures, tombaient de ses yeux en pluie brûlante? Pourquoi ces dégoûts de toute chose, que rien ne pouvait vaincre, ni les distractions ni les prières? Elle n'eût pu le dire, car elle ne le savait pas. De ses douleurs physiques, de ses tortures morales, de ses hallucinations qui lui faisaient monter du cœur au cerveau les ivresses de mourir, elle ne savait rien. Elle ne savait pas pourquoi un soir, devant l'âtre, où brûlait un grand feu, elle eut subitement la tentation horrible de se rouler sur le brasier, de livrer son corps aux baisers de la flamme qui l'appelait, la fascinait, lui chantait des hymnes d'amour inconnu. Elle ne savait pas pourquoi, non plus, un autre jour, à la promenade, apercevant, dans un pré à moitié fauché, un homme qui marchait, sa faux sur l'épaule, elle courut vers lui, tendant les bras, criant: «Mort, ô mort bienheureuse, prends-moi, emporte-moi!» Non, en vérité, elle ne le savait pas. Ce qu'elle savait, c'est qu'en ces moments, l'image de sa mère, de sa mère morte, était là, toujours devant elle, de sa mère qu'elle-même, un dimanche matin, elle avait trouvée pendue au lustre du salon. Et elle revoyait le cadavre, qui oscillait légèrement dans le vide, cette face toute noire, ces yeux tout blancs, sans prunelles, et jusqu'à ce rayon de soleil qui, filtrant à travers les persiennes closes, éclaboussait d'une lumière tragique la langue pendante et les lèvres boursouflées. Ces souffrances, ces égarements, ces enivrements de la mort, sa mère, sans doute, les lui avait donnés en lui donnant la vie; c'est au flanc de sa mère qu'elle avait puisé, du sein de sa mère qu'elle avait aspiré le poison, ce poison qui, maintenant, emplissait ses veines, dont les chairs étaient imprégnées, qui grisait son cerveau, rongeait son âme. Dans les intervalles de calme, plus rares, à mesure que les jours s'écoulaient, et les mois et les années, elle pensait souvent à ces choses, et, en analysant son existence, en remontant des plus lointains souvenirs aux heures du présent, en comparant les ressemblances physiques qu'il y avait, entre la mère morte volontairement et la fille qui voulait mourir, elle sentait peser davantage sur elle le poids de ce lugubre héritage. Elle s'exaltait, s'abandonnait à cette idée qu'il ne lui était pas possible de résister aux fatalités de sa race, qui lui apparaissait alors, ainsi qu'une longue chaîne de suicidés, partie de la nuit profonde, très loin, et se déroulant à travers les âges, pour aboutir ... où? A cette question, ses yeux devenaient troubles, ses tempes s'humectaient d'une moiteur froide et ses mains se crispaient autour de sa gorge, comme pour en arracher la corde imaginaire dont elle sentait le nœud lui meurtrir le cou et l'étouffer. Chaque objet était, à ses yeux, un instrument de la mort fatale, chaque chose lui renvoyait son image décomposée et sanglante; les branches des arbres se dressaient, pour elle, comme autant de sinistres gibets, et, dans l'eau verdie des étangs, parmi les roseaux et les nénuphars, dans la rivière aux longs herbages, elle distinguait sa forme flottante, couverte de limon.

Pendant ce temps, mon père, accroupi derrière un massif de seringas, le fusil au poing, guettait un chat, ou bombardait une fauvette vocalisant, furtive, sous les branches. Le soir, pour toute consolation, il disait doucement:—«Eh bien, ma chérie, cette santé, ça ne va toujours pas? Des amers, vois-tu, prends des amers. Un verre le matin, un verre le soir.... Il n'y a que cela.» Il ne se plaignait pas, ne s'emportait jamais. S'asseyant devant son bureau, il passait en revue les paperasses que lui avait apportées, dans la journée, le secrétaire de la mairie, et il les signait rapidement, d'un air de dédain:—«Tiens! s'écriait-il alors, c'est comme cette sale administration, elle ferait bien mieux de s'occuper du cultivateur, au lieu de nous embêter avec toutes ses histoires.... En voilà des bêtises!» Puis, il allait se coucher, répétant d'une voix tranquille:—«Des amers, prends des amers.»

Cette résignation la troublait comme un reproche. Bien que mon père fût médiocrement élevé, qu'elle ne trouvât en lui aucun des sentiments de tendresse mâle ni la poésie chimérique qu'elle avait rêvés, elle ne pouvait nier son activité physique et cette sorte de santé morale que, parfois, elle enviait, tout en en méprisant l'application à des choses qu'elle jugeait petites et basses. Elle se sentait coupable envers lui, coupable envers elle-même, coupable envers la vie, si stérilement gaspillée dans les larmes. Non seulement elle ne se mêlait plus aux affaires de son mari, mais, peu à peu, elle se désintéressait de ses propres devoirs de femme de ménage, laissait la maison aller au caprice des domestiques, se négligeait au point que sa femme de chambre, la bonne et vieille Marie, qui l'avait vue naître, était obligée souvent, en la grondant affectueusement, de la prendre, de la soigner, de lui donner à manger, comme on fait d'un petit enfant au berceau. En son besoin d'isolement, elle en arriva à ne plus pouvoir supporter la présence de ses parents, de ses amis, lesquels, gênés, rebutés par ce visage de plus en plus morose, cette bouche d'où ne sortait jamais une parole, ce sourire contraint que crispait aussitôt un involontaire tremblement des lèvres, espacèrent leurs visites et finirent par oublier complètement le chemin du Prieuré. La religion lui devint, comme le reste, une lassitude. Elle ne mettait plus les pieds à l'église, ne priait plus, et deux Pâques se succédèrent, sans qu'on la vît s'approcher de la sainte table.

Alors, ma mère se confina dans sa chambre, dont elle fermait les volets et tirait les rideaux, épaississant autour d'elle l'obscurité. Elle passait là ses journées, tantôt étendue sur une chaise longue, tantôt agenouillée dans un coin, la tête au mur. Et elle s'irritait, dès que le moindre bruit du dehors, un claquement de porte, un glissement de savates le long du corridor, le hennissement d'un cheval dans la cour, venaient troubler son noviciat du néant. Hélas! que faire à tout cela? Pendant longtemps, elle avait lutté contre le mal inconnu, et le mal, plus fort qu'elle, l'avait terrassée. Maintenant, sa volonté était paralysée. Elle n'était plus libre de se relever ni d'agir. Une force mystérieuse la dominait, qui lui faisait les mains inertes, le cerveau brouillé, le cœur vacillant comme une petite flamme fumeuse, battue des vents; et, loin de se défendre, elle recherchait les occasions de s'enfoncer plus avant dans la souffrance, goûtait, avec une sorte d'exaltation perverse, les effroyables délices de son anéantissement.