Dérangé dans l'économie de son existence domestique, mon père se décida, enfin, à s'inquiéter des progrès d'une maladie qui passait son entendement. Il eut toutes les peines du monde à faire accepter à ma mère l'idée d'un voyage à Paris, afin de «consulter les princes de la science». Le voyage fut navrant. Des trois médecins célèbres, chez lesquels il la conduisit, le premier déclara que ma mère était anémique, et prescrivit un régime fortifiant; le second, qu'elle était atteinte de rhumatismes nerveux, et ordonna un régime débilitant. Le troisième affirma «que ce n'était rien» et recommanda de la tranquillité d'esprit.
Personne n'avait vu clair dans cette âme. Elle-même s'ignorait. Obsédée par le cruel souvenir auquel elle rattachait tous ses malheurs, elle ne pouvait débrouiller, avec netteté, ce qui s'agitait confusément dans le secret de son être, ni ce qui, depuis son enfance, s'y était amassé d'ardeurs vagues, d'aspirations prisonnières, de rêves captifs. Elle était pareille au jeune oiseau qui, sans rien démêler à l'obscur et nostalgique besoin qui le pousse vers les grands cieux, dont il ne se souvient pas, se meurtrit la tête et se casse les ailes aux barreaux de la cage. Au lieu d'aspirer à la mort, ainsi qu'elle le croyait, comme l'oiseau qui a faim du ciel inconnu, son âme, à elle, avait faim de la vie, de la vie rayonnante de tendresse, gonflée d'amour, et, comme l'oiseau, elle mourait de cette faim inassouvie. Enfant, elle s'était donnée, avec toute l'exagération de sa nature passionnée, à l'amour des choses et des bêtes; jeune fille, elle s'était livrée, avec emportement, à l'amour des rêves impossibles; mais ni les choses ne lui furent un apaisement, ni les rêves ne prirent une forme consolante et précise. Autour d'elle, personne pour la guider, personne pour redresser ce jeune cerveau, déjà ébranlé par des secousses intérieures; personne pour ouvrir aux salutaires réalités la porte de ce cœur, déjà gardée par les chimères aux yeux vides; personne en qui verser le trop-plein des pensées, des tendresses, des désirs qui, ne trouvant pas d'issue à leur expansion, s'amoncelaient, bouillonnaient, prêts à faire éclater l'enveloppe fragile, mal défendue par des nerfs trop bandés. Sa mère, toujours malade, absorbée uniquement en ces mélancolies qui devaient bientôt la tuer, était incapable d'une direction intelligente et ferme; son père, à peu près ruiné, réduit aux expédients, luttait, pied à pied, pour conserver à sa famille la maison séculaire menacée, et, parmi les jeunes gens qui passaient, gentilshommes futiles, bourgeois vaniteux, paysans avides, aucun ne portait sur le front l'étoile magique qui la conduirait jusqu'au dieu. Tout ce qu'elle entendait, tout ce qu'elle voyait, lui semblait en désaccord avec sa manière de comprendre et de sentir. Pour elle, les soleils n'étaient pas assez rouges, les nuits assez pâles, les ciels assez infinis. Sa conception des êtres et des choses, indéterminée, flottante, la condamnait fatalement aux perversions des sens, aux égarements de l'esprit, et ne lui laissait que le supplice du rêve jamais atteint, des désirs qui jamais ne s'achèvent. Et plus tard, son mariage, qui avait été plus qu'un sacrifice, un marché, un compromis pour sauver la situation embarrassée de son père! Et ses dégoûts, et ses révoltes de se sentir, morceau de chair avili, la proie, l'instrument passif des plaisirs d'un homme! S'être envolée si haut et retomber si bas! Avoir rêvé de baisers célestes, d'enlacements mystiques, de possessions idéales, et puis.... ce fut fini! Au lieu des espaces éblouissants de lumière, où son imagination se complaisait, parmi des vols d'anges pâmés et de colombes éperdues, la nuit vint, la nuit sinistre et pesante, que hanta seul le spectre de la mère, trébuchant sur des croix et sur des tombes, la corde au cou.
Le Prieuré se fit bientôt silencieux. On n'entendit plus crier, sur le sable des allées, les roues des charrettes et des cabriolets, amenant les amis du voisinage devant le perron garni de géraniums. On verrouilla la grande grille, afin d'obliger les voitures à passer par la basse-cour. A la cuisine, les domestiques se parlaient bas et marchaient sur la pointe du pied, comme on fait dans la maison d'un mort. Le jardinier, d'après l'ordre de ma mère, qui ne pouvait supporter le bruit des brouettes et le grattement des râteaux sur la terre, laissait les sauvageons pomper la sève des rosiers jaunis, l'herbe étouffer les corbeilles de fleurs et verdir les allées. Et la maison, avec le noir rideau de sapins, pareil à un catafalque, qui l'abritait à l'ouest; avec ses fenêtres toujours closes; avec le cadavre vivant qu'elle gardait enseveli sous ses murs carrés de vieille brique, ressemblait à un immense caveau funéraire. Les gens du pays qui, le dimanche, allaient se promener en forêt, ne passaient plus devant le Prieuré qu'avec une sorte de terreur superstitieuse, comme si cette demeure était un lieu maudit, hanté des fantômes. Bientôt même, une légende s'établit; un bûcheron raconta qu'une nuit, rentrant de son ouvrage, il avait vu Mme Mintié, toute blanche, échevelée, qui traversait le ciel, très haut, en se frappant la poitrine à coups de crucifix.
Mon père se renferma davantage dans son étude, évitant, autant qu'il le pouvait, de rester à la maison, où il n'apparaissait guère qu'aux heures des repas. Il prit aussi l'habitude des foires lointaines, se multiplia aux comités, aux associations qu'il présidait, s'ingénia à se créer des distractions nouvelles, des occupations éloignées. Le conseil général, le comice agricole, le jury de la cour d'assises lui étaient de grandes ressources. Lorsqu'on lui parlait de sa femme, il répondait, hochant la tête:
—Hé! je suis très inquiet, très tourmenté.... Comment ça finira-t-il?... Je vous l'avoue, je crains que la pauvre femme ne devienne folle....
Et comme on se récriait:
—Non, non, je ne plaisante pas ... Vous savez bien que, dans la famille, on n'a pas la tête si solide!
Jamais un reproche, d'ailleurs, bien qu'il constatât, tous les jours, le préjudice que cette situation causait à ses affaires, et qu'il ne comprît rien à l'irritante obstination de ma mère, de ne vouloir rien tenter pour sa guérison.
C'est dans ce milieu attristé que je grandis. J'étais venu au monde, malingre et chétif. Que de soins, que de tendresses farouches, que d'angoisses mortelles! Devant le pauvre être que j'étais, animé d'un souffle de vie si faible qu'on eût dit plutôt un râle, ma mère oublia ses propres douleurs. La maternité redressa en elle les énergies abattues, réveilla la conscience des devoirs nouveaux, des responsabilités sacrées, dont elle avait maintenant la charge. Quelles nuits ardentes, quels jours enfiévrés elle connut, penchée sur le berceau où quelque chose, détaché de sa chair et de son âme, palpitait!... De sa chair et de son âme!... Ah! oui!... Je lui appartenais à elle, à elle seule; ce n'était point de sa soumission conjugale que j'étais né; je n'avais pas, comme les autres fils des hommes, la souillure originelle; elle me portait dans ses flancs depuis toujours et, semblable à Jésus, je sortais d'un long cri d'amour. Ses troubles, ses terreurs, ses détresses anciennes, elle les comprenait maintenant; c'est qu'un grand mystère de création s'était accompli dans son être.
Elle eut beaucoup de peines à m'élever et, si je vécus, on peut dire que ce fut un miracle de l'amour. Plus de vingt fois, ma mère m'arracha des bras de la mort. Aussi quelle joie et quelle récompense, quand elle put voir ce petit corps plissé se remplir de santé, ce visage fripé se colorer de nacre rose, ces yeux s'ouvrir gaîment au sourire, ces lèvres remuer, avides, chercheuses, et pomper gloutonnement la vie au sein nourricier! Ma mère goûta quelques mois d'un bonheur complet et sain. Un besoin d'agir, d'être bonne et utile, de s'occuper sans cesse les mains, le cœur et l'esprit, de vivre enfin, la reprenait, et elle trouva, jusque dans les détails les plus vulgaires de son ménage, un intérêt nouveau, passionnant, qui se doublait d'une paix profonde. La gaîté lui revint, une gaîté naturelle et douce, sans saccades violentes. Elle faisait des projets, envisageait l'avenir avec confiance, et, bien des fois, elle s'étonna de ne plus songer au passé, ce mauvais rêve évanoui. Je me développais: «On le voit pousser tous les jours,» disait la bonne. Et, avec une émotion délicieuse, ma mère suivait le secret travail de la nature, qui polissait l'ébauche de chair, lui donnait des formes plus souples, des traits plus fermes, des mouvements mieux réglés, et coulait, dans le cerveau obscur, à peine sorti du néant, les primitives lueurs de l'instinct. Oh! comme toutes choses lui semblaient, aujourd'hui, revêtues de couleurs charmantes et légères! Ce n'étaient que musiques de bienvenue, bénédictions d'amour, et les arbres eux-mêmes, jadis si pleins d'effrois et de menaces, étendaient au-dessus d'elle leurs feuilles, comme autant de mains protectrices. On put espérer que la mère avait sauvé la femme. Hélas! cette espérance fut de courte durée.