Un jour, elle remarqua chez moi une prédisposition aux spasmes nerveux, des contractions maladives des muscles, et elle s'inquiéta. Vers l'âge d'un an, j'eus des convulsions qui faillirent m'emporter. Les crises furent si violentes que ma bouche, longtemps après, demeura comme paralysée, tordue en une laide grimace. Ma mère ne se dit pas qu'au moment des croissances rapides, la plupart des enfants subissent de ces accidents. Elle vit là un fait particulier à elle et à sa race, les premiers symptômes du mal héréditaire, du mal terrible, qui allait se continuer en son fils. Pourtant, elle se raidit contre les pensées qui revenaient en foule; elle employa ce qu'elle avait retrouvé d'énergie et d'activité à les dissiper, se réfugiant en moi, comme en un asile inviolable, à l'abri des fantômes et des démons. Elle me tenait serré contre sa poitrine, me couvrant de baisers, disant:

—Mon petit Jean, ce n'est pas vrai, dis? Tu vivras et tu seras heureux?... Réponds-moi.... Hélas! tu ne peux parler, pauvre ange!... Oh! ne crie pas, ne crie jamais, Jean, mon Jean, mon cher petit Jean!...

Mais elle avait beau m'interroger, elle avait beau sentir mon cœur battre contre le sien, mes mains maladroites lui griffer les mamelles, mes jambes s'agiter joyeusement, hors des langes dénoués: sa confiance était partie, les doutes triomphaient. Un incident, qu'on m'a conté bien des fois, avec une sorte d'épouvante religieuse, vint ramener le désordre dans l'âme de ma mère.

Elle était au bain. Dans la salle, dallée de carreaux noirs et blancs, Marie, penchée sur moi, surveillait mes premiers pas hésitants. Tout à coup, fixant un carreau noir, je parus très effrayé. Je poussai un cri, et tout tremblant, comme si j'avais vu quelque chose de terrible, je me cachai la tête dans le tablier de ma bonne.

—Qu'y a-t-il donc? interrogea vivement ma mère.

—Je ne sais pas, répondit la vieille Marie ... on dirait que M. Jean a peur d'un pavé.

Elle me ramena à l'endroit même où ma figure avait si subitement changé d'expression.... Mais, à la vue du pavé, je criai de nouveau; tout mon corps frissonna.

—Il y a quelque chose, s'écria ma mère.... Marie, vite, vite, mon linge.... Mon Dieu! qu'a-t-il vu?

Sortie du bain, elle ne voulut pas attendre qu'on l'essuyât, et, à peine couverte de son peignoir, elle se baissa sur le carreau, l'examina.

—C'est singulier, murmura-t-elle. Et pourtant il a vu!... mais quoi?... Il n'y a rien.