—Voilà ce qu'on devrait leur faire, à toutes, à toutes.... Comprenez-vous?... hein ... dites!... à toutes.

Et il recommença à marcher, de long en large, jurant, frappant du pied. Mais ce dernier cri de colère l'avait visiblement soulagé.

—Voyons, mon bon Lirat, lui dis-je, calmez-vous.... Que c'est bête de vous faire du mal, et à propos de quoi, je vous prie?... Voyons, vous n'êtes pas une femme....

—C'est vrai, aussi, vous m'avez agacé avec cette Juliette.... Qu'est-ce que cela vous regardait, cette Juliette?...

—N'était-il pas naturel que je désirasse savoir le nom d'une personne à qui vous m'aviez présenté!... Et puis, franchement, en attendant qu'on ait inventé une machine autre que la femme pour fabriquer les enfants....

—En attendant, je suis une brute, interrompit Lirat, qui se rassit un peu honteux, devant son chevalet, et d'une voix tout à fait apaisée, me demanda:

—Mon petit Mintié, voulez-vous me donner un mouvement pour mon bonhomme?... Ça ne vous ennuie pas?... Dix minutes seulement.


Joseph Lirat avait quarante-deux ans. Je l'avais connu, un soir, par hasard, je ne sais plus où; et, bien qu'il ne fût pas ordinairement expansif, bien qu'il eût la réputation d'être misanthrope, insociable et méchant, il me prit, tout de suite, en affection. N'est-il point affolant de penser que nos meilleures amitiés, qui devraient être le résultat d'une lente sélection; que les événements les plus graves de notre vie, qui devraient n'être amenés que par un enchaînement logique des causes, ne sont, la plupart du temps, que le produit instantané du hasard? Vous êtes chez vous, dans votre cabinet, tranquillement assis devant un livre. Au dehors, le ciel est gris, l'air froid: il pleut, le vent souffle, la rue est morose et boueuse; par conséquent, vous avez toutes les bonnes raisons du monde de ne point bouger de votre fauteuil.... Vous sortez, cependant, poussé par un ennui, par un désœuvrement, par vous ne savez quoi, par rien ... et voilà qu'au bout de cent pas vous avez rencontré l'homme, la femme, le fiacre, la pierre, la pelure d'orange, la flaque d'eau qui vont bouleverser votre existence, de fond en comble. Au plus douloureux de mes détresses, j'ai souvent pensé à ces choses, et souvent, je me suis dit, avec quels amers regrets! «Pourtant, si le soir où je rencontrai Lirat dans cet endroit oublié où je n'avais que faire assurément, je fusse resté chez moi à travailler, rêver ou dormir, je serais peut-être, aujourd'hui, l'homme le plus heureux de la terre, et rien de ce qui m'est arrivé ne serait arrivé.» Et cette minute d'hésitation banale, cette minute où j'ai dû me demander, indifférent: «Voyons, sortirai-je? ne sortirai-je pas?» cette minute a contenu l'acte le plus considérable de ma vie; ma destinée tout entière a été réglée en cette minute brève, qui, dans mes souvenirs, n'a pas laissé plus de traces que n'en laisse au ciel le coup de vent qui abat la maison et qui déracine le chêne! Je me souviens des plus insignifiants détails de mon existence.... Tenez, je me souviens d'un costume de velours bleu, se laçant par devant, que je portais, le dimanche, étant tout petit; je pourrais, oui, je pourrais, je vous le jure, compter, sur la soutane du curé Blanchetière, les taches de graisse, ou bien les grains de tabac qu'il laissait tomber, en humant sa prise. Chose folle et déconcertante; très souvent, même quand je pleure, même en regardant la mer, même en contemplant le soleil qui se couche sur la plaine émerveillée, je revois par un retour odieux de l'ironie qui est au fond de nos idéals, de nos rêves et de nos souffrances, je revois, sur le nez d'un vieux garde que nous avions, le père Lejars, une grosse verrue, grumeleuse et comique, avec ses quatre poils qui servaient de perchoir aux mouches.... Eh bien, cette minute qui a décidé de ma vie, qui m'a coûté le repos, l'honneur, et m'a fait pareil à un chien galeux; cette minute, j'ai beau vouloir la reconstituer, la rétablir, à l'aide d'indications physiques et d'impressions morales, je ne la retrouve pas. Ainsi, il s'est passé, dans le cours de mon existence, un événement formidable, un seul, puisque tous les autres découlent de lui, et il m'échappe absolument!... J'en ignore l'instant, le lieu, les circonstances, la raison déterminante.... Alors, que sais-je de moi?... que peuvent savoir les hommes d'eux-mêmes, s'ils sont vraiment dans l'impuissance de remonter jusqu'à la source de leurs actions? Rien, rien, rien! Et faudra-t-il donc expliquer les énigmes que sont les phénomènes de notre cerveau et les manifestations de notre soi-disant volonté, par la poussée de cette force aveugle et mystérieuse, la fatalité humaine?... Mais il ne s'agit point de cela.

J'ai dit que j'avais rencontré Lirat, un soir, par hasard, je ne sais plus où, et que, tout de suite, il me prit en affection.... C'était le plus original des hommes.... Par sa tenue sévère, d'une raideur mécanique et magistrale, ayant, dans ses allures, quelque chose d'officiel, il donnait, au premier abord, la sensation d'une sorte de fonctionnaire articulé, de marionnette orléaniste, telle qu'on en fabrique, dans les parlottes, pour les guignols des parlements et des académies. De loin, il avait positivement l'air de distribuer des décorations, des bureaux de tabac et des prix de vertu. Cette impression se dissipait vite; il suffisait, pour cela, d'entendre, ne fût-ce que cinq minutes, sa conversation nette, colorée, fourmillante d'idées rares, et, surtout, de subir la domination de son regard, un regard extraordinaire, ivre et froid tout ensemble, un regard à qui toutes les choses étaient connues, qui entrait en vous, malgré vous, comme une vrille, profondément. Je l'aimais beaucoup, moi aussi; seulement, il ne se mêlait à mon amitié aucune douceur, aucune tendresse; je l'aimais avec crainte, avec gêne, avec ce sentiment pénible que j'étais tout petit à côté de lui, et, pour ainsi dire, écrasé par la grandeur de son génie.... Je l'aimais comme on aime la mer, la tempête, comme on aime une force énorme de la nature. Lirat m'intimidait; sa présence paralysait le peu de moyens intellectuels qui étaient en moi, tant je redoutais de laisser échapper une sottise, dont il se serait moqué. Il était si dur, si impitoyable à tout le monde; il savait si bien, chez des artistes, des écrivains que je jugeais supérieurs à moi, infiniment, découvrir le ridicule, et le fixer par un trait juste, inoubliable et féroce, que je me trouvais, vis-à-vis de lui, dans un état de perpétuelle méfiance, de constante inquiétude. Je me demandais toujours: «Que pense-t-il de moi? quels sarcasmes dois-je lui inspirer?» J'avais cette curiosité féminine, qui m'obsédait, de connaître son opinion sur moi; j'essayais, par des allusions lointaines, par des coquetteries absurdes, par des détours hypocrites, de la surprendre ou de la provoquer, et je souffrais si Lirat se taisait, et je souffrais plus encore, s'il me jetait un compliment bref, comme on jette deux sous à un mendiant dont on désire se débarrasser; du moins, je l'imaginais ainsi. En un mot, je l'aimais bien, je vous assure, je lui étais entièrement dévoué; mais, dans cette affection et dans ce dévouement, il y avait une incertitude qui en rompait le charme; il y avait aussi une rancune qui les rendait presque douloureux, la rancune de mon infériorité: jamais je n'ai pu, même au meilleur temps de notre intimité, vaincre ce sentiment de bas et timide orgueil, jamais je n'ai pu jouir en paix d'une liaison que j'estimais à son plus haut prix. Cependant, Lirat se montrait simple avec moi, affectueux souvent, quelquefois paternel, et, de ses très rares amis, j'étais le seul dont il recherchait la société.