—Monsieur Mintié, disait-elle, je suis chez moi, tous les jours, de cinq à sept.... Et je serai charmée de vous voir, charmée!
—Vierge, bonne Vierge, implorai-je de nouveau, parle-moi, je t'en prie, parle-moi comme autrefois dans la chapelle!
—Tu, tu, tu, tu! chantonnait la Vierge, qui, faisant bouffer sa robe lilas, écartant, du bout de ses doigts effilés et chargés de bagues, son manteau constellé d'argent, se mit à tourner lentement, avec des mouvements de valse, la tête renversée sur les épaules.
—Bonne Vierge! répétai-je d'une voix irritée, mais parle-moi donc!
Elle s'arrêta, se campa devant moi, fît tomber, un à un ses vêtements de plâtre, et, toute nue, impudique et superbe, la gorge secouée d'un rire clair, sonore, précipité:
—Monsieur Mintié, dit-elle, je suis chez moi, tous les jours, de cinq à sept.... Et je vous donnerai les vieux pantalons de Charles.
—Et elle me lança sa capote de loutre à la figure.
Je m'étais dressé sur mon lit.... Les yeux hébétés, la poitrine sifflante, je regardai. Mais la chambre était calme, la lampe continuait de brûler mélancoliquement, et mon livre gisait sur le tapis, les pages en l'air.
Je me réveillai tard, le lendemain, ayant mal dormi, poursuivi, dans mon sommeil coupé de cauchemars, par la pensée de Juliette. Durant cette fin de nuit troublée, fiévreuse, elle ne m'avait pas un instant quitté, prenant les formes les plus extravagantes, se livrant aux plus déplorables fantaisies, et voilà qu'au matin je la retrouvais encore et telle, cette fois, que je l'avais rencontrée, la veille, chez Lirat, avec son air décent, ses manières discrètes et charmantes. J'éprouvai même de la tristesse,—non pas de la tristesse, un regret, le regret qu'on a, à la vue d'un rosier dont toutes les roses seraient fanées et dont les pétales joncheraient la terre boueuse—car je ne pouvais penser à Juliette, sans penser, en même temps, aux paroles méchantes de Lirat: «... Il y avait aussi l'histoire d'un lutteur de Neuilly, à qui elle donnait vingt francs....» Quel dommage!... Quand elle était entrée dans l'atelier, j'aurais juré que c'était la plus vertueuse des femmes.... Rien que sa façon de marcher, de saluer, de sourire, d'être assise, disait la bonne éducation, la vie calme, heureuse, sans hâtes mauvaises, sans remords salissant. Son chapeau, son manteau, sa robe, tous ses ajustements étaient d'une élégance délicate, intime, faite pour la joie d'un seul, pour la gaîté d'une maison solidement verrouillée, fermée aux quêteurs de proies impures.... Et ses yeux tout emplis de tendresses permises, ses yeux d'où rayonnait tant de candeur, tant d'ingénuité, qui semblaient ignorer le mensonge, ses yeux, plus beaux que des lacs hantés de la lune!... «Charles va bien?...» avait demandé Lirat ... Charles?... son mari, parbleu!... Et, naïvement, je me faisais l'idée d'un intérieur respectable, avec de jolis enfants jouant sur les tapis, une lampe familiale, groupant autour de sa douce clarté des êtres simples et bons, un lit pudique, protégé par le crucifix et la branche de buis bénit!... Tout à coup, tombant dans cette paix, le cabot des Bouffes, le croupier de cercle, et Charles Malterre qui démolissait le divan de Lirat, à force de s'y rouler en pleurant de rage!... J'évoquai la physionomie du comédien, une face pâle, plissée, glabre, des yeux cyniques, éraillés, des lèvres ignobles, un col très ouvert, une cravate rose, un veston court, aux plis crapuleux.... J'étais énervé, irrité.... Que m'importait, après tout?... Est-ce que la vie de cette femme me regardait, m'appartenait?... Est-ce que j'avais l'habitude de m'attendrir sur la destinée des filles que le hasard jetait sur mon chemin?... Qu'elle fût ce qu'elle voudrait, Mlle Juliette Roux!... Elle n'était ni ma sœur, ni ma fiancée, ni mon amie; elle ne se rattachait à moi par aucun lien.... Aperçue hier, comme une passante de la rue, comme un de ces mille êtres vagues que l'on frôle, chaque jour, et qui s'en vont et qui s'effacent, elle était déjà retournée au grand tourbillon de l'oubli ... et, plus jamais, je ne la reverrais.... Si Lirat se trompait?... me disais-je tout en déjeunant.... Je connaissais ses exagérations, le besoin qu'il avait d'être méchant, son horreur et son mépris de la femme.... Ce qu'il racontait de Juliette, il le racontait de toutes les autres.... Oui, peut-être que ce comédien, ce croupier, tous les détails de cette existence infâme, où sa verve amère s'était complue, n'existaient que dans son imagination.... Et Charles Malterre?... Sans doute, j'eusse préféré qu'elle fût mariée; il m'eût été agréable qu'elle pût s'appuyer au bras d'un homme, librement, respectée, enviée des plus honnêtes!... Mais elle l'aimait, ce Malterre, elle vivait avec lui, décemment, elle lui était dévouée: «Charles sera très chagrin de votre refus.» J'avais encore dans l'oreille la voix presque suppliante avec laquelle elle prononça ces mots.... Elle s'inquiétait donc de ce qui pouvait plaire ou déplaire à ce Malterre.... Et à la pensée que Lirat, abusant d'une situation fausse, la calomniait odieusement, j'eus le cœur serré, une grande pitié m'envahit, je me surpris à dire tout haut: «Pauvre fille!...» Cependant, ce Malterre s'était roulé sur le divan, il avait pleuré, il avait fait des confidences à Lirat, montré des lettres.... Et puis, après?... Est-ce que je la connaissais, moi, cette femme?... Qu'elle eût tous les chanteurs, tous les croupiers, tous les lutteurs!... au diable!... Et je sortis, fredonnant un air gai, de l'allure dégagée d'un monsieur qui n'a aucun souci dans l'esprit.... Et pourquoi en aurais-je eu, je vous le demande?...