Je descendis les boulevards, m'arrêtant aux boutiques, flânant, malgré le soleil, un avare et pâle sourire de décembre encore imprégné de brume; l'air était froid, piquait dur. Sur le trottoir, des femmes passaient, frileuses, enveloppées de longs manteaux de loutre, quelques-unes coiffées de petites capotes de fourrures, pareilles à celle de Juliette, et, chaque fois, j'étais intéressé par ce manteau et par cette capote. Je les regardais vraiment avec plaisir, j'aimais à les suivre de l'œil jusqu'à ce qu'ils eussent disparu dans la foule. Au coin de la rue Taitbout, je me souviens, je croisai une femme grande, mince, jolie et ressemblant à Juliette, au point que je mis la main à mon chapeau, prêt à saluer. J'eus une émotion,—oh! ce n'était pas le coup violent au cœur, qui arrête la respiration, vous casse les veines et vous étourdit; c'était un effleurement, une caresse, quelque chose de très doux, qui amène un sourire sur les lèvres, et dans les yeux un épanouissement.... Mais cette femme n'était pas Juliette.... J'en eus une sorte de dépit, et je me vengeai d'elle en la trouvant très laide.... Déjà deux heures!... Si j'allais voir Lirat?... A quoi bon?... Le faire parler de Juliette, l'obliger à m'avouer qu'il avait menti, à m'apprendre des traits d'elle, poignants, sublimes, des histoires touchantes de dévouement, de sacrifice, cela me tentait.... Je réfléchis que Lirat se fâcherait, qu'il se moquerait de moi, d'elle, et je redoutais ses sarcasmes, et j'entendais déjà les mots sinistres, les phrases abominables sortir, en sifflant, du coin tordu de ses lèvres.... Dans les Champs-Élysées, je hélai un fiacre, et me dirigeai vers le Bois.... Pourquoi le dissimuler?... Là, j'espérais rencontrer Juliette.... Certes, je l'espérais, et, en même temps, je le craignais. De ne point la voir, je concevais que ce me serait une déception; mais qu'elle s'étalât, comme les autres demoiselles, régulièrement, en cette foire de la galanterie, je sentais aussi que ce me serait une peine, et je ne savais ce qui l'emportait en moi, de l'espérance de l'apercevoir, ou de la crainte de la rencontrer.... Il y avait peu de monde au Bois. Dans la grande allée du Lac, les voitures marchaient au pas, à une assez grande distance l'une de l'autre, les cochers hauts sur leurs sièges. Quelquefois, un coupé quittait la file espacée, tournait, disparaissait au trot de ses chevaux, entraînant, le diable sait où, un profil de femme, des faces toutes blanches et pâles, des bouts d'étoffe violente, rapidement entrevus par la glace des portières.... Ma poitrine et mes tempes battaient plus vite, une impatience m'exaspérait le bout des doigts; à force de toujours regarder dans la même direction, de sonder l'ombre des voitures, mon cou se fatiguait, s'endolorissait; je mâchonnais anxieusement un cigare que je ne me décidais pas à allumer, dans la peur de laisser passer une voiture où elle se fût trouvée.... Un moment, je crus l'avoir aperçue, au fond d'un coupé qui allait en sens contraire de mon fiacre.

—Tournez, tournez, criai-je au cocher.... et suivez ce coupé.

Je ne fis point réflexion que c'était agir bien légèrement envers une femme à qui j'avais été présenté la veille, par hasard, et que je voulais à tout prix réhabiliter. Le corps à demi penché sur la glace baissée de la portière, je ne perdais pas la voiture de vue. Et je me disais: «Elle m'a peut-être reconnu ... peut-être va-t-elle s'arrêter, descendre, se montrer.» Oui, je me disais cela, sans m'attribuer la moindre idée de conquête galante; je me disais cela comme si c'eût été une chose toute simple, et toute naturelle.... Le coupé filait, preste et leste, dansant sur ses ressorts, et le fiacre avait peine à le suivre.

—Plus vite! commandai-je ... plus vite donc et dépassez!

Le cocher fouetta son cheval qui prit le galop, et, en quelques secondes, les deux voitures, roue contre roue, se touchaient. Alors une tête de femme, dont les cheveux s'ébouriffaient sous le chapeau très large, dont le nez se retroussait drôlement, dont les lèvres, fracassées de rouge, saignaient comme une blessure à vif, apparut dans l'encadrement de la portière.... D'un coup d'œil méprisant, elle inventoria le cocher, le fiacre, le cheval et moi-même, tira la langue, puis se rencogna dans sa voiture.... Ce n'était pas Juliette!... Je ne rentrai chez moi qu'à la nuit tombée, très désappointé et, pourtant, ravi de mon inutile promenade!

Je n'avais pas de projets pour le soir. Cependant, je m'habillai plus longuement que de coutume. Je mis un soin extrême à ma toilette et, pour la première fois, le nœud de ma cravate me parut une chose grave; je m'absorbai dans sa confection avec complaisance. Cette révélation soudaine en amena d'autres plus importantes encore. Ainsi, je remarquai que mes chemises étaient mal coupées, que le plastron godait, d'une façon disgracieuse, à l'ouverture du gilet; que mon habit affectait une forme très ancienne, étrangement démodée. En somme, je me trouvais assez ridicule, et me promis de changer cela dans l'avenir. Sans faire de l'élégance une loi obligée et tyrannique de ma vie, il m'était bien permis d'être comme tout le monde, ce semble. Parce que l'on se mettait bien, on n'était pas forcément un imbécile. Ces préoccupations me conduisirent jusqu'à l'heure du dîner. D'habitude, je mangeais chez moi, mais, ce soir-là, mon appartement, je le jugeai trop petit, trop silencieux, trop morose; il m'étouffait, et j'avais besoin d'espace, de bruit, de gaîté. Au restaurant, je m'intéressai à tout, au va-et-vient des gens, aux dorures du plafond, aux grandes glaces qui répétaient, jusqu'à l'infini, les salles, les garçons, les globes de lumière, les fleurs des chapeaux, le buffet où s'étalaient des viandes parées, où des pyramides de fruits montaient, rouges et dorées, parmi les verdures et les étincelantes verreries. J'examinais les femmes, surtout, j'étudiais leur façon de manger en quelque sorte aérienne, le jeu de leurs prunelles, le mouvement de leurs bras dégantés que des bracelets lourds cerclaient d'or et d'éclairs vifs, l'angle de chair du cou, si délicate et fine, qui s'enfonçait dans les corsages, sous le couvert rosé des dentelles. Cela me ravissait, me passionnait comme une chose tout à fait nouvelle, comme le paysage d'un pays lointain, subitement entrevu. Il me venait des émerveillements, ainsi qu'à un très jeune homme. Porté, par une disposition chagrine de mon esprit, à faire prédominer, dans l'être humain, l'intime vie morale, c'est-à-dire à le marquer d'une laideur ou d'une souffrance, en ce moment, au contraire, je m'abandonnais à la satisfaction d'en goûter, sans réserves, le seul charme physique: je me réjouissais le regard de ce qu'une belle femme peut dégager de grâce autour d'elle; même chez les plus laides, je retrouvais un détail dans la nuque, une langueur dans les yeux, une souplesse dans les mains, n'importe quoi, qui me contentait, et je me reprochai d'avoir si mal arrangé mon existence jusque-là, de m'être cantonné, en sauvage, au fond d'un appartement triste et sombre, de ne pas vivre enfin, alors que Paris m'offrait, à chaque pas, des joies si faciles à prendre et si douces à savourer.

—Monsieur attend peut-être quelqu'un? me demanda le garçon.

Quelqu'un? Mais non, je n'attendais personne. La porte du restaurant s'ouvrit, et, vivement, je me retournai. Je compris alors pourquoi il m'adressait cette question, le garçon.... Chaque fois que la porte s'ouvrait, il m'arrivait de me retourner ainsi, avec hâte, et je dévisageais anxieusement les personnes qui entraient, comme si, en effet, je savais que quelqu'un devait venir, et que je l'attendais.... Quelqu'un!... Et qui donc eus-je attendu?

J'allais très rarement au théâtre; il fallait, pour cela, une occasion, une obligation, un entraînement. Je crois bien que, de moi-même, jamais je n'eusse songé à y mettre les pieds ... j'affectais même, pour la littérature qui se vend en ces déballages de médiocrité, un mépris souverain. Concevant le théâtre, non comme une distraction futile, mais comme un art grave, il me répugnait d'y voir, dans un mécanisme de scènes toujours pareilles, la passion humaine rossignolant la même romance sentimentale, la gaîté dégringolant, salie de fard, au fond de la même basse pitrerie. Un fabricant de pièces, si applaudi fût-il, me faisait l'effet d'un dévoyé; il était au poète ce que le défroqué est au prêtre, le déserteur au soldat. Et j'avais souvent, dans la mémoire, un mot de Lirat, d'une concision formidable, d'un jugement profond. Nous avions été aux obsèques du grand peintre M...; D..., l'auteur dramatique célèbre, conduisait le deuil. Au cimetière, il prononça un discours. Cela n'avait étonné personne; M... et D... n'étaient-ils pas égaux en renommée? La cérémonie terminée, Lirat prit mon bras, et nous rentrâmes à pied, très tristes, dans Paris. Lirat paraissait absorbé en des réflexions pénibles, gardait le silence.... Brusquement, il s'arrêta, croisa les bras, et balançant la tête, de cet air, comique à force de gravité, qu'il avait, il s'exclama: «Mais qu'est-ce que D... fichait là, hein, dites?» Et c'était juste. Qu'est-ce qu'il fichait là, vraiment? Venaient-ils donc de la même race, et allaient-ils à la même gloire, le fier artiste, aux pensées grandioses, aux immortelles œuvres, et l'autre, dont tout l'idéal était d'amuser, le soir, de ses plates sornettes, une assemblée de bourgeois enrichis et repus?... Oui, en vérité, qu'est-ce qu'il fichait là?

Que j'étais loin de ces sentiments hargneux quand, après le dîner, ayant piaffé sur les boulevards, heureux d'un bien être physique qui donnait à mes mouvements une légèreté, une élasticité particulières, je m'asseyais dans une stalle du théâtre des Variétés, où l'on jouait une opérette à succès. Le visage délicieusement fouetté par l'air froid du dehors, le cœur tout entier conquis à l'indulgence universelle, je jouissais véritablement. De quoi? Je ne le savais, et peu m'importait de le savoir, n'étant pas d'humeur à me livrer, sur moi-même, à des investigations psychologiques. Justement j'étais arrivé pendant un entr'acte, et la foule encombrait les couloirs, très élégante. Après avoir remis mon pardessus à l'ouvreuse, j'avais fait le tour des baignoires avec cette impatience douce, cette caressante angoisse, déjà éprouvée au Bois, et, monté à l'étage supérieur, j'avais continué le même scrupuleux examen des loges. «Pourquoi ne serait-elle pas ici?» pensais-je. Chaque fois que je ne distinguais pas nettement la physionomie d'une femme, soit qu'elle fût penchée, soit qu'elle fût noyée d'ombre, ou cachée derrière un éventail, je me disais: «C'est Juliette!» Et chaque fois, ce n'était pas Juliette. La pièce m'amusa; je ris franchement aux lourdes plaisanteries qui en constituaient l'esprit: toute cette ineptie sinistre, toute cette grossièreté canaille me charmèrent, et j'y trouvai, le plus sérieusement du monde, une ironie qui ne manquait pas de littérature. Aux scènes d'amour, je m'attendris. Je rencontrai, durant le dernier entr'acte, un jeune homme que je connaissais à peine. Satisfait de pouvoir déverser sur quelqu'un ce qui s'amassait en moi de banalités communicatives, je m'accrochai à lui.