IV
—Madame Juliette Roux, je vous prie?
—Si monsieur veut entrer?... me dit la domestique....
Sans demander mon nom, sans attendre ma réponse, elle me fit traverser une petite antichambre, très sombre, et me conduisit dans une pièce, où je ne distinguai, tout d'abord, qu'une lampe habillée de son grand abat-jour rose, qui brûlait doucement dans un coin. La domestique remonta la lampe, emporta un manteau de loutre, jeté sur un divan.
—Je vais prévenir madame, fit-elle.
Et elle disparut, me laissant seul.
Ainsi, j'étais chez elle!... Depuis huit jours, l'idée de cette visite me tourmentait.... Je n'avais aucun plan, aucun projet, je désirais voir Juliette, voilà tout; quelque chose comme une curiosité très vive, que je n'analysais pas, m'attirait vers elle.... Plusieurs fois, j'étais allé dans la rue de Saint-Pétersbourg, avec l'intention bien arrêtée de me présenter chez elle; mais, au dernier moment, le courage m'avait manqué, et j'étais parti sans avoir pu me décider à franchir la porte de sa maison.... Maintenant, j'étais l'homme le plus embarrassé du monde, et regrettais fort ma sottise, car c'était une sottise, évidemment.... Comment me recevrait-elle?... Que lui dirais-je?... Sans doute, elle m'avait engagé à venir... se souviendrait-elle de moi?... Ce qui m'inquiétait surtout, c'est que j'avais beau faire appel à mon intelligence, je ne trouvais pas la moindre phrase, pas le moindre mot, pour aborder la conversation, quand Juliette serait là!... Si j'allais rester court, la bouche ouverte, quel ridicule!... J'examinai la pièce où Juliette entrerait tout à l'heure!... Cette pièce était un cabinet de toilette, servant en même temps de salon. L'impression que j'en eus me fut désagréable. La toilette, étalée brutalement, avec ses deux cuvettes de cristal rose craquelé, me choqua. Les murs et le plafond, tendus de satin rouge criard, les meubles en peluche brodée, les portières compliquées, des bibelots très chers et très laids, posés çà et là sur les meubles; des tables bizarres, sans destination, des consoles chargées de lourds ornements, tout cela disait un goût vulgaire. Je remarquai, occupant le milieu de la cheminée, entre deux massifs vases d'onyx, un Amour, en terre cuite, qui bombait la poitrine, souriait avec une moue spirituelle, et offrait une fleur, du bout de ses doigts écartés. Chaque détail révélait, ici, l'amour du luxe cher et grossier, là, une tendance regrettable à la romance, à l'attendrissement bébête. C'était à la fois navrant et sentimental. Pourtant, et ce me fut une satisfaction, je ne rencontrais pas le disparate, le fugitif, le heurté des appartements de filles, ces appartements où l'on sent l'existence hagarde, où l'on peut, au nombre de bibelots entassés, compter le nombre des amants qui ont passé là amants d'une heure, d'une nuit, d'une année; où chaque siège vous crie une impudeur et une trahison; où l'on voit sur une vitrine l'agonie d'une fortune, sur un marbre les traces encore chaudes d'une larme, sur un lustre des gouttes encore chaudes de sang.... La porte s'ouvrit, et Juliette, toute blanche, dans une robe longue et flottante, apparut.... Je tremblais ... le rouge me montait à la figure; mais elle me reconnut, et, souriant de ce sourire qu'enfin je retrouvais, elle me tendit la main:
—Ah! monsieur Mintié! dit-elle?... que c'est gentil à vous de ne m'avoir pas oubliée!... Y a-t-il longtemps que vous avez vu cet original de Lirat?
—Mais oui, Madame; pas depuis le jour où j'ai eu l'honneur de vous rencontrer chez lui....