Elle passait d'un rire, d'un baiser, à une gravité subite, mêlait les tendresses et les mesures des plafonds, embrouillait l'amour avec la tapisserie. C'était adorable.

Dans notre chambre, le soir, tous ces jolis enfantillages disparaissaient. L'amour mettait sur le visage de Juliette je ne sais quoi d'austère, de recueilli, et de farouche aussi; il la transfigurait. Elle n'était pas dépravée; sa passion, au contraire, se montrait robuste et saine, et, dans ses embrassements, elle avait la noblesse terrible, l'héroïsme rugissant des grands fauves. Son ventre vibrait comme pour des maternités redoutables.

Mon bonheur dura peu.... Mon bonheur!... C'est une chose extraordinaire, en vérité, que jamais, jamais, je n'aie pu jouir d'une joie complètement, et qu'il ait fallu que l'inquiétude en vînt toujours troubler les courtes ivresses. Désarmé et sans force contre la souffrance, incertain et peureux dans le bonheur, tel j'ai été, durant toute ma vie. Est-ce une tendance particulière de mon esprit?... une perversion étrange de mes sens?... ou bien le bonheur ment-il réellement à tout le monde, comme à moi, et n'est-il qu'une forme plus persécutrice et raffinée de la souffrance universelle? Tenez.... Les lueurs de la veilleuse tremblottent légèrement sur les rideaux et sur les meubles, et Juliette, au matin, s'est endormie,—au matin de notre première nuit. Un de ses bras repose, nu, sur le drap; l'autre, nu aussi, se replie mollement sous sa nuque. Tout autour de son visage qui reflète les pâleurs du lit, de son visage meurtri, aux yeux, d'un grand cerne d'ombre, ses cheveux noirs, dénoués, s'éparpillent, ondulent, roulent. Avidement, je la contemple.... Elle dort, près de moi, d'un sommeil calme et profond d'enfant. Et pour la première fois, la possession ne me laisse aucun regret, aucun dégoût; pour la première fois, je puis, le cœur attendri et reconnaissant, la chair encore vibrante de désirs, regarder une femme qui vient de se donner à moi. Exprimer mes sensations, je ne le saurais. Ce que j'éprouve, c'est quelque chose d'indéfinissable, quelque chose de très doux, de très grave aussi et de très religieux, une sorte d'extase eucharistique, semblable à celle où me ravit ma première communion. Je retrouve le même mystique enivrement, la même terreur auguste et sacrée; c'est dans une éblouissante clarté de mon âme, une seconde révélation de Dieu.... Il me semble que Dieu est descendu en moi, pour la deuxième fois.... Elle dort, dans le silence de la chambre, la bouche à demi entr'ouverte, la narine immobile, elle dort d'un sommeil si léger, que je n'entends pas le souffle de sa respiration.... Une fleur, sur la cheminée, est là qui se fane, et je perçois le soupir de son parfum mourant.... De Juliette, je n'entends rien; elle dort, elle respire, elle est vivante, et je n'entends rien.... Doucement, plus près, je me penche, l'effleurant presque de mes lèvres, et, tout bas, je l'appelle.

—Juliette!

Juliette ne bouge pas. Mais je sens son haleine plus faible que l'haleine de la fleur, son haleine toujours si fraîche, où se mêle en ce moment, comme une petite chaleur fade, son haleine toujours si odorante, où pointe comme une imperceptible odeur de pourriture.

—Juliette!

Juliette ne bouge pas.... Mais le drap qui suit les ondulations du corps, moule les jambes, se redresse aux pieds, en un pli rigide, le drap me fait l'effet d'un linceul. Et l'idée de la mort, tout d'un coup, m'entre dans l'esprit, s'y obstine. J'ai peur, oui, j'ai peur que Juliette ne soit morte!

—Juliette!

Juliette ne bouge pas. Alors tout mon être s'abîme dans un vertige et, tandis qu'à mes oreilles résonnent des glas lointains, autour du lit je vois les lumières de mille cierges funéraires vaciller sous le vent des de profundis. Mes cheveux se hérissent, mes dents claquent, et je crie, je crie:

—Juliette! Juliette!