Juliette enfin remue la tête, pousse un soupir, murmure comme en rêve:

—Jean!... mon Jean!

Vigoureusement, dans mes bras, je la saisis, comme pour la défendre; je l'attire contre moi, et, tremblant, glacé, je supplie:

—Juliette!... ma Juliette!... ne dors pas.... Oh! je t'en prie, ne dors pas!... Tu me fais peur!... Montre-moi tes yeux, et parle-moi, parle-moi.... Et puis serre-moi, toi aussi, serre-moi bien, bien fort.... Mais ne dors plus, je t'en conjure.

Elle se pelotonne dans mes bras, chuchote des mots inintelligibles, se rendort, la tête sur mon épaule.... Mais l'évocation de la mort, plus puissante que la révélation de l'amour, persiste, et bien que j'écoute le cœur de Juliette qui bat contre le mien, régulièrement, elle ne s'évanouit qu'au jour.

Que de fois, depuis, dans ses baisers de flamme, à elle, j'ai ressenti le baiser froid de la mort!... Que de fois aussi, en pleine extase, m'est apparue la soudaine et cabriolante image du chanteur des Bouffes!... Que de fois son rire obscène est-il venu couvrir les paroles ardentes de Juliette!... Que de fois l'ai-je entendu qui me disait, en balançant, au-dessus de moi, sa face horrible et ricanante: «Repais-toi de ce corps, imbécile, de ce corps souillé, profané par moi.... Va!... va!... où que tu poses tes lèvres, tu respireras l'odeur impure de mes lèvres; où que tes caresses s'égarent sur cette chair prostituée, elles se heurteront aux ordures des miennes.... Va! va!... baigne-la, ta Juliette, baigne-la, toute, dans l'eau lustrale de ton amour.... Frotte-la de l'acide de ta bouche.... Arrache-lui la peau avec les dents, si tu veux; tu n'effaceras rien, jamais, car l'empreinte d'infamie dont je la marquai est ineffaçable.» Et j'avais une envie violente d'interroger Juliette sur ce chanteur, dont l'image m'obsédait. Mais je n'osais pas. Je me contentais de prendre des détours ingénieux pour savoir la vérité: souvent, dans la conversation, je jetais un nom, subitement, espérant, oui, espérant que Juliette aurait un petit sursaut, une rougeur, se troublerait et que je me dirais: «C'est lui!» J'épuisai ainsi les noms de tous les chanteurs de tous les théâtres, sans que l'impénétrable attitude de Juliette me donnât la moindre indication. Quant à Malterre, je ne songeais plus à lui.

Notre installation dura quatre mois, à peu près. Les tapissiers n'en finissaient pas, et les caprices de Juliette nécessitaient souvent des changements très longs. Elle revenait de ses courses quotidiennes avec des idées nouvelles pour la décoration du salon, du cabinet de toilette. Il fallut refaire, trois fois, entièrement, les tentures de la chambre qui ne lui plaisaient plus.... Enfin, un beau jour, nous prîmes possession de l'appartement de la rue de Balzac.... Il était temps.... Cette existence toujours en l'air, cette fièvre continue, ces malles ouvertes, béantes ainsi que des cercueils, cet éparpillement brutal des choses familières, ces piles de linge croulant, ces pyramides de cartons que l'on renverse, ces bouts de ficelles coupées qui traînent partout, ce désordre, ce pillage, ce piétinement sauvage des souvenirs les plus chers, les plus regrettés, et, surtout, ce qu'un départ contient d'inconnu, de terreur, dégage de réflexions tristes, tout cela me ramenait à des inquiétudes, à des mélancolies, et, le dirai-je? à des remords.... Pendant que Juliette tournait, voltait, au milieu des paquets, je me demandais si je n'avais pas commis une irréparable folie? Je l'aimais. Ah! certes, je l'aimais de toutes les forces de mon âme; et je ne concevais rien au delà de cet amour, qui m'envahissait chaque jour davantage, me prenait dans des fibres inconnues de moi, jusqu'ici.... Pourtant, je me repentais d'avoir cédé, avec tant de légèreté et si vite, à un entraînement, gros de conséquences fâcheuses, peut-être, pour elle et pour moi; j'étais mécontent de n'avoir pas su résister au désir qu'avait exprimé Juliette, d'une si caressante façon, de cette vie en commun.... N'aurions-nous pu nous aimer, aussi bien, elle chez elle, moi chez moi; éviter les froissements possibles de cette situation qu'on appelle d'un mot ignoble: le collage?... Et tandis que l'éclat de toutes ces peluches, l'insolence de tous ces ors dans lesquels nous allions vivre, m'effrayaient, j'éprouvais pour mes pauvres meubles de pitchpin dispersés, pour mon petit appartement austère et tranquille, aujourd'hui vide, la tendresse douloureuse qu'on a pour les choses aimées et qui sont mortes. Mais Juliette passait, affairée, agile et charmante, m'embrassait au vol d'un baiser doux, et puis, il y avait en elle une joie si vive, traversée d'étonnements, de désespoirs si naïfs, à propos d'un objet qu'elle ne retrouvait pas, que mes pensées moroses s'en allaient, comme aux premiers rayons du soleil s'en vont les nocturnes hiboux.

Ah! les bonnes journées qui suivirent le départ de la rue Saint-Pétersbourg!... Il fallut, d'abord, tout de suite, visiter chaque pièce en détail. Juliette s'asseyait sur les divans, les fauteuils et les canapés, en faisant craquer les ressorts qui étaient souples et moelleux.

—Toi aussi, disait-elle, essaye, mon chéri....

Elle examinait chaque meuble, palpait les tentures, faisait jouer les cordons de tirage des portières, déplaçait une chaise, rectifiait le pli d'une étoffe. Et c'étaient, à tous les moments, des cris d'admiration, des extases!