—Eh bien! nous verrons demain.

Sincèrement, à cette minute, j'aimais Gabrielle, Jesselin, Célestine.... Je crois même que j'aimais Malterre.

Je ne travaillais plus. Non que l'amour du travail m'eût abandonné, mais je n'avais plus la faculté créatrice. Tous les jours je m'asseyais, à mon bureau, devant du papier blanc, cherchant des idées, n'en trouvant pas, et retombant fatalement dans les inquiétudes du présent, qui était Juliette, dans les effrois de l'avenir qui était Juliette encore!... De même qu'un ivrogne presse la bouteille tarie pour en exprimer une dernière goutte de liqueur, de même je pressais mon cerveau dans l'espoir d'en faire gicler des gouttes d'idées!... Hélas! mon cerveau était vide!... Il était vide, et il me pesait sur les épaules, autant qu'une boule énorme de plomb!... Mon intelligence avait toujours été lente à s'ébranler; il lui fallait l'excitation, le cinglement du coup de fouet. En raison de ma sensibilité mal réglée, de ma passivité, je subissais facilement des influences intellectuelles et morales, bonnes ou mauvaises. Aussi l'amitié de Lirat m'était-elle très utile, autrefois. Mes idées se dégelaient à la chaleur de son esprit; sa conversation m'ouvrait des horizons nouveaux, insoupçonnés; ce qui grouillait en moi de confus, se dégageait, prenait une forme moins indécise que je m'efforçais de transcrire: il m'habituait à voir, à comprendre, me faisait descendre avec lui dans le mystère de la vie profonde.... Maintenant, jour par jour, et, pour ainsi dire, heure par heure, se rétrécissaient, se refermaient les horizons de lumière où j'avais tendu, et la nuit venait, une nuit épaisse, qui non seulement était visible, mais qui était tangible aussi, car je la touchais réellement, cette nuit monstrueuse; je sentais ses ténèbres se coller à mes cheveux, s'agglutiner à mes doigts, s'enrouler autour de mon corps, en anneaux visqueux....

Mon cabinet donnait sur une cour, ou plutôt sur un petit jardin que décoraient deux grands platanes, et que limitait un mur, tapissé d'un treillage et couronné de lierre. Par delà ce mur, au fond d'un autre jardin, une façade de maison montait grise et très haute, dardant sur moi cinq rangées de fenêtres; au troisième étage, contre la croisée qui l'encadrait comme un vieux tableau, un vieux homme était assis. Il avait une calotte de velours noir, une robe de chambre à carreaux, et jamais il ne bougeait. Tassé sur lui-même, la tête inclinée sur la poitrine, il semblait dormir. De son visage, je ne voyais que des angles de chair jaune et ridée, des trous d'ombre et des mèches de barbe sale, pareilles aux végétations bizarres qui poussent sur les troncs des arbres morts. Parfois, un profil de femme se penchait sur lui, sinistrement; et ce profil avait l'air d'une chouette posée sur l'épaule du vieillard; je distinguais son bec recourbé et ses yeux ronds, cruels, avides, sanguinaires. Lorsque le soleil entrait dans le jardin, la croisée s'ouvrait, et j'entendais une voix aigre, pointue, colère, qui ne cessait de glapir des reproches. Alors, le vieux homme se tassait davantage, sa tête avait un léger mouvement d'oscillation, puis il redevenait immobile, un peu plus enfoui dans les plis de sa robe de chambre, un peu plus écroulé au fond de son fauteuil. Je restais des heures à regarder le malheureux, et j'imaginais des drames terribles, une intimité tragique, une existence noble, gâchée, perdue, broyée par cette femme à la face de chouette. Ce cadavre vivant, je me le représentais beau, jeune et fort.... C'était peut-être jadis un artiste, un savant, ou simplement un homme heureux et bon.... Et il marchait, la taille haute, les yeux pleins de confiance, il marchait vers la gloire ou vers le bonheur.... Un jour, il avait rencontré cette femme, chez un ami; et cette femme, elle aussi, avait une voilette parfumée, un petit manchon, une toque de loutre, un sourire céleste, un air d'angélique douceur.... Et tout de suite, il l'avait aimée.... Je le suivais pas à pas, dans sa passion, je comptais ses faiblesses, ses lâchetés, ses chutes de plus en plus profondes, jusqu'à l'effondrement dans ce fauteuil de gâteux et de paralytique....

Et ce que j'imaginais de lui, c'était ma vie à moi: c'étaient mes propres sensations, mes terreurs de l'avenir, mes angoisses.... Peu à peu, l'hallucination prenait un caractère seulement physique, et c'était moi, que je voyais, sous cette calotte de velours, dans cette robe de chambre, avec ce corps délabré, cette barbe sale, et Juliette qui se posait sur mon épaule, comme un hibou....

Juliette!... Elle rôdait dans le cabinet, le corps lassé, la figure toute barbouillée d'ennui, laissant échapper des bâillements et des soupirs. Elle ne savait qu'inventer pour se distraire. Le plus souvent, près de moi, elle installait une table de jeu et s'absorbait dans les combinaisons d'une patience compliquée; ou bien elle s'allongeait sur le divan, étalait sur elle une serviette, sur la serviette de menus instruments d'écaille, de microscopiques pots d'onguent, et brossait ses ongles avec acharnement, les limait, les obligeait à être plus brillants que de l'agate. Toutes les cinq minutes, elle les examinait, cherchant son image reflétée, comme en un miroir, sur les surfaces polies.

—Regarde, mon chéri!... sont beaux, pas? Et toi aussi, Spy, regarde les jolis nonongles à ta maîtresse.

Ce frottement léger de la brosse de peau, cet imperceptible craquement du divan, les réflexions de Juliette, ses conversations avec Spy, suffisaient à mettre en déroute le peu d'idées que je tentais de rassembler. Ma pensée revenait aussitôt aux préoccupations ordinaires, et je rêvais des rêves pénibles, je vivais des vies douloureuses ... Juliette!... L'aimais-je?... Bien des fois cette question se dressait devant moi, grosse d'un doute affreux? N'avais-je point été dupe d'un étonnement des sens?... Ce que j'avais pris pour de l'amour, n'était-ce point l'éphémère et fugitive révélation d'un plaisir non encore goûté?... Juliette!... Certes, je l'aimais.... Mais cette Juliette que j'aimais, n'était-ce point celle que j'avais créée, qui était née de mon imagination, sortie de mon cerveau, celle à qui j'avais donné une âme, une flamme de divinité, celle que j'avais pétrie impossiblement, avec la chair idéale des anges?... Et encore ne l'aimais-je point comme on aime un beau livre, un beau vers, une belle statue, comme la réalisation visible et palpable d'un rêve d'artiste!... Mais l'autre Juliette!... celle qui était là?... Ce joli animal inconscient, ce bibelot, ce bout d'étoffe, ce rien?... Je la considérais avec attention, tandis qu'elle lissait ses ongles!... Oh! j'aurais voulu déboîter ce crâne et en sonder le vide, ouvrir ce cœur et en mesurer le néant! Et je me disais: «Quelle existence sera la mienne avec cette femme qui n'a de goût que pour le plaisir, qui n'est heureuse que dans les chiffons, dont chaque désir coûte une fortune, qui, malgré son apparence chaste, va au vice instinctivement; qui, du soir au lendemain, sans un regret, sans un souvenir, a quitté ce misérable Malterre; qui me quittera demain, peut-être; cette femme qui est la négation vivante de mes aspirations, de mes admirations; qui jamais, jamais, n'entrera dans ma vie intellectuelle; cette femme enfin qui, déjà, pèse sur mon intelligence comme une folie, sur mon cœur comme un remords, sur tout moi comme un crime?...» J'avais des envies de fuir, de dire à Juliette: «Je sors, mais je serai revenu dans une heure,» et de ne pas rentrer dans cette maison où les plafonds m'étaient plus écrasants que des couvercles de cercueil, où l'air m'étouffait, où les choses elles-mêmes semblaient me dire: «Va-t'en.» Eh bien, non!... Je l'aimais! Et c'était cette Juliette que j'aimais, non l'autre, qui était allée où vont les chimères!... Je l'aimais de tout ce qui faisait ma souffrance, je l'aimais de son inconscience, de ses futilités, de ce que je soupçonnais en elle de perverti; je l'aimais de ce torturant amour des mères pour leur enfant malade, pour leur enfant bossu.... Avez-vous rencontré, par un jour glacé d'hiver, avez-vous rencontré, accroupi dans l'angle d'une porte, un pauvre être dont les lèvres sont gercées, dont les dents claquent, dont la peau tremble, sous les guenilles déchirées?... Et si vous l'avez rencontré, n'avez-vous pas été envahi par une pitié poignante, et n'avez-vous pas eu la pensée de le prendre, de le réchauffer contre vous, de lui donner à manger, de couvrir ses membres frissonnants de vêtements chauds? J'aimais Juliette ainsi; je l'aimais d'une pitié immense ... ah! ne riez pas!... d'une pitié maternelle, d'une pitié infinie!...

—Est-ce que nous n'allons pas sortir, mon chéri?... Ce serait si gentil de faire un tour de Bois.

Et jetant les yeux sur le papier blanc, où je n'avais pas écrit une ligne: