—C'est tout ça?... Vrai!... tu ne t'es pas foulé la rate.... Et moi qui suis restée pour te faire travailler!... Oh! d'abord, je sais que tu n'arriveras jamais à rien.... Tu es bien trop mou!...
Bientôt, tous les jours et tous les soirs nous sortîmes. Je ne résistais pas, presque heureux d'échapper aux mortels dégoûts, aux réflexions désespérées que me suggérait notre appartement, à la vision symbolique du vieil homme, à moi-même.... Ah! surtout à moi-même. Dans la foule, dans le bruit, dans cette hâte fiévreuse de l'existence de plaisir, j'espérais trouver un oubli, un engourdissement, dompter les révoltes de mon esprit, faire taire le passé dont j'entendais, au fond de mon être, la voix gémir et pleurer. Et, puisque j'étais dans l'impossibilité d'élever Juliette jusqu'à moi, j'allais m'abaisser jusqu'à elle. Les hauteurs sereines où trône le soleil, que j'avais gravies lentement, au prix de quels efforts! je les redescendrais d'un coup, d'une chute instantanée, irrémédiable, dussé-je, en bas, me fracasser la tête contre les pierres, ou disparaître dans la boue profonde. Il n'était plus question de m'enfuir. Si, par hasard, cette idée venait encore traverser les brumes de mon cerveau, si, dans l'égarement de ma volonté j'apercevais, toujours plus lointaine, une route de salut, où le devoir semblait m'appeler, pour me soustraire à l'idée, pour ne pas m'élancer sur cette route, je m'accrochais à de faux semblants d'honneur.... Pouvais-je quitter Juliette! moi qui avais exigé qu'elle quittât Malterre? Moi parti, que deviendrait-elle?... Mais non! mais non! je mentais.... Je ne voulais pas la quitter, parce que je l'aimais, parce que j'avais pitié d'elle, parce que.... N'était-ce point moi que j'aimais, de moi que j'avais pitié?... Ah! je ne sais plus! je ne sais plus!... Aussi ne croyez point que l'abîme où j'ai roulé m'ait surpris brusquement.... Ne le croyez pas! Je l'ai vu de loin, j'ai vu son trou noir et béant horriblement, et j'ai couru à lui.... Je me suis penché sur les bords pour respirer l'odeur infecte de sa fange, je me suis dit: «C'est là que tombent, que s'engouffrent les destinées perverties, les vies perdues; on n'en remonte jamais, jamais!» Et je m'y suis précipité....
Malgré les menaces du ciel chargé de nuages, la terrasse du café est grouillante de monde. Pas une table qui ne soit occupée; les cafés concerts, les cirques, les théâtres, ont vomi là «le gratin» de leur public. Partout des toilettes claires et des habits noirs; des demoiselles empanachées comme des chevaux de cortège, ennuyées, malsaines et blafardes; des gommeux ahuris, dont la tête se penche sur la boutonnière défleurie et qui mordillent le bout de leurs cannes, avec des gestes grimaçants de macaque. Quelques-uns, les jambes croisées, pour montrer leurs chaussettes de soie noire, brodées de fleurettes rouges, le chapeau renvoyé légèrement en arrière, sifflotent un air à la mode,—le refrain que, tout à l'heure, ils ont chanté aux Ambassadeurs, en s'accompagnant avec des assiettes, des verres et des carafes.... La dernière lumière s'est éteinte à la façade de l'Opéra. Mais tout autour, les fenêtres des cercles et des tripots flamboient, rouges, pareilles à des bouches d'enfer. Sur la place, acculées au bord du trottoir, des voitures de remise s'alignent, lamentables et rapiécées, sur une triple file. Les cochers dormaillent, couchés sur leurs sièges; d'autres, réunis en groupe, comiques sous des livrées de hasard, causent en mâchonnant des bouts de cigare et se racontent, avec de gros rires, les gaillardes histoires de leurs clientes. On entend sans cesse la voix criarde des vendeurs de journaux, qui passent et repassent, jetant, au milieu d'un boniment croustillant, le nom d'une femme connue, la nouvelle d'un scandale, tandis que des gamins crapuleux et sournois, glissant comme des chats entre les tables, offrent des photographies obscènes, qu'ils découvrent à demi, pour fouetter les désirs qui s'endorment, rallumer les curiosités qui s'éteignent. Et des petites filles, dont le vice précoce a déjà flétri les maigres visages d'enfant, viennent présenter des bouquets en souriant, d'un sourire équivoque, en mettant dans leurs œillades la savante et hideuse impureté des vieilles prostituées. A l'intérieur du café, toutes les tables sont prises.... Pas une place vide.... On boit du bout des lèvres un verre de champagne, on grignote une sandwich du bout des dents. Toutes les minutes, des curieux entrent, avant de monter au club ou d'aller se coucher, par habitude, ou par «chic» et pour voir aussi s'il n'y a pas «quelque chose à faire». Lentement, et se dandinant, ils font le tour des groupes, s'arrêtent pour causer avec des amis, envoient un rapide bonjour de la main, de-ci, de-là, se regardent dans les glaces, remettent en ordre la cravate blanche qui déborde le pardessus clair; puis s'en vont, l'esprit orné d'une nouvelle expression d'argot demi-mondain, plus riches d'un potin cueilli au passage et dont leur désœuvrement vivra pendant tout un jour. Les femmes, accoudées devant un soda-water, leur tête veule—que vergettent de petites hachures roses—appuyée sur la main long gantée, prennent des airs languissants, des mines souffrantes et rêveuses de poitrinaires. Elles échangent avec les tables voisines des clignements d'yeux maçonniques et d'imperceptibles sourires, tandis que le monsieur qui les accompagne, silencieux et béat, frappe, à petits coups de canne, la pointe de ses souliers. La réunion est brillante, tout enjolivée de fanfreluches et de dentelles, de passequilles et de pompons, de plumes teintées et de fleurs épanouies, de boucles blondes, de tresses brunes, et de lueurs de diamants. Et tous sont à leur poste de combat, les jeunes et les vieux, les débutants au visage imberbe, les chevronnés aux cheveux blanchis, les dupes naïves et les hardis écumeurs: irrégularités sociales, situations fausses, vices déréglés, basses cupidités, marchandages infâmes, toutes les fleurs corrompues qui naissent, se confondent, grandissent et s'engraissent à la chaleur du fumier parisien.
C'est dans cette atmosphère, chargée d'ennuis, d'inquiétude et de parfums lourds, que nous venions, tous les soirs, désormais. Dans la journée, les stations chez les couturières, le Bois, les Courses; la nuit, les restaurants, les théâtres, les réunions galantes. Partout où ce monde spécial s'étale, on était certain de nous voir apparaître; nous étions même très choyés à cause de la beauté de Juliette, dont on commençait à parler, et de ses robes qui excitaient l'envie, l'émulation des autres femmes. Nous ne dînions plus chez nous. Notre appartement ne nous servait plus guère que de cabinet de toilette. Quand Juliette s'habillait, elle devenait dure, presque féroce. Le pli de son front lui coupait la peau comme une cicatrice. Elle parlait par mots saccadés, se fâchait, semblait emportée vers des buts de destruction. Autour d'elle, le cabinet était au pillage: les tiroirs ouverts, des jupons gisant sur le tapis, des éventails sortis de leurs étuis, épars sur les chaises, des lorgnettes errant sur les meubles, des mousselines bouffant dans des coins, des fleurs tombées, des serviettes rougies de fard, des gants, des bas, des voilettes pendues aux branches des flambeaux. Et, dans ce pêle-mêle, Célestine, agile, effrontée, cynique, évoluait, bondissait, glissait, s'agenouillait aux pieds de sa maîtresse, piquait ici des épingles, là rajustait des plis, nouait des cordons, ses mains, molles, flasques, faites pour tripoter de sales choses, se plaquaient sur le corps de Juliette avec amour. Elle était heureuse, ne répondait plus aux observations vives, aux reproches blessants, et ses yeux, allumés d'une flamme de vice canaille, s'attachaient sur moi, obstinément ironiques. Ce n'est qu'en public, à l'éclat des lumières, sous le feu croisé des regards d'homme, que Juliette retrouvait son sourire, et l'expression de joie un peu étonnée et candide qu'elle conservait jusque dans ces milieux répugnants de la débauche. Et nous venions, en ce cabaret, avec Gabrielle, avec Jesselin, avec des gens rencontrés on ne sait où, présentés on ne sait par qui, des imbéciles, des escrocs, des princes, toute une chiennerie internationale et boulevardière que nous traînions à nos trousses. On disait, généralement: «La bande Mintié.»
—Que faites-vous ce soir?
—Je vais avec la bande Mintié.
Jesselin nous donnait des renseignements sur le personnel de l'endroit; il n'ignorait rien des dessous de la vie galante; il en parlait, d'ailleurs, avec une sorte d'admiration, en dépit de tous les détails honteux ou tragiques qu'il nous révélait.
«Cet homme très entouré et qu'on écoute respectueusement?... Il avait été valet de chambre. Son maître le chassa, pour vol. Mais il se fit croupier, exploita tous les bouges clandestins, devint caissier de cercle, puis, habilement, pendant quelques années, disparut. Aujourd'hui, il possédait des intérêts dans des maisons de jeu, des parts dans des écuries de courses, du crédit chez les agents de change, des chevaux et un hôtel où il recevait. Il prêtait secrètement de l'argent, à cent pour cent, à des demoiselles dans l'embarras et dont il avait, au préalable, expertisé les talents et la rouerie. Généreux à ses heures, avec esclandre; achetant des tableaux très cher, il passait pour un homme honorable et un protecteur des arts Dans les journaux, on citait son nom, dévotieusement.
«Et cet autre, énorme, joufflu, dont le visage gras et plissé est éternellement fendu d'un rire d'idiot?... Un enfant!... Dix-huit ans, à peine. Il a une maîtresse retentissante, avec laquelle il se montre au Bois, le lundi, et un professeur-abbé qu'il conduit au lac, le mardi, dans la même voiture. Sa mère a ainsi compris l'éducation de ce fils, voulant qu'il menât de front les saintes croyances et les galantes aventures. Au demeurant, ivre tous les soirs, et cravachant sa vieille folle de mère. «Un vrai type!» résumait Jesselin.