«Un duc, celui-là, un duc porteur d'un grand nom de France!... Ah! le joli duc! Le roi des pique-assiettes! Il entre timidement, comme un chien peureux, regarde à travers son monocle, flaire un souper, s'installe et dévore du jambon et du pâté de foie gras. Il n'a peut-être pas dîné, le duc; il est sans doute revenu bredouille de ses quotidiennes tournées au café Anglais, à la Maison Dorée, chez Bignon, en quête d'un ami et d'un menu. Très bien avec les petites dames et les marchands de chevaux, il fait les commissions des unes, monte les bêtes des autres. Chargé de dire, partout où il va: «Ah! quelle femme charmante!... Ah! quelle admirable bête!» Il reçoit, en échange de ces services, quelques louis avec lesquels il paie son valet de chambre.
«Encore un grand nom, peu à peu et irrémédiablement tombé dans la pourriture des métiers abjects et des proxénétismes cachés. Celui-ci fut brillant, autrefois; il garde encore, malgré l'embonpoint qui est venu, malgré la bouffissure des chairs, une allure élégante, et un parfum de bonne compagnie. Dans les mauvais lieux et les sociétés bizarres où il opère, il joue le rôle rétribué que jouaient, il y a cinquante ans, les majors dans les tables d'hôte. Sa politesse et son éducation lui sont un capital qu'il exploite en perfection. Il sait tirer parti du déshonneur des autres, aussi habilement que du sien, car nul, mieux que lui, ne s'entend à mettre ses malheurs conjugaux en coupe réglée.
«Ce visage livide, encadré de favoris grisonnants, cette lèvre mince, cet œil éteint?... On ne savait pas!... Longtemps des bruits sinistres avaient couru sur ce personnage, des histoires de sang.... D'abord, on eut peur et on s'éloigna.... Un vieux souvenir, après tout!... D'ailleurs, il dépensait beaucoup d'argent.... Qu'importe quelques gouttes rouges qui roulent sur des piles d'or!... Les femmes en étaient folles....
«Ce jeune homme si joli, à la moustache si galamment retroussée? ... Un jour, n'ayant plus le sou, et sa famille lui coupant les vivres, il eut l'ingénieuse pensée de faire croire à son repentir, quitta avec fracas une vieille maîtresse qu'il avait, et s'en revint à la maison paternelle. Une jeune fille, compagne de son enfance, l'adorait. Elle était riche. Il l'épousa. Mais le soir même du mariage, il emportait la dot et retrouvait la vieille maîtresse. «Elle est bonne! ajoutait Jesselin, non là vrai!... Elle est très bonne!»
«Et les complaisants, et les chassés des clubs, et les expulsés des Courses, et les exécutés de la Bourse, et les étrangers venus, le diable sait d'où, qu'un scandale apporte et que remporte un autre scandale, et les vivants hors la loi et l'estime bourgeoise, qui s'adjugent des royautés parisiennes, devant lesquelles on s'incline! Tous ils grouillaient là, superbes, impunis et tarés!»
Juliette écoutait, amusée par ces récits, attirée par cette boue et par ce sang, flattée des hommages ignobles qu'elle sentait lui arriver des regards de ces crétins et de ces bandits. Mais elle gardait sa tenue décente, son charme de vierge, ses allures à la fois hautaines et abandonnées, pour lesquelles un jour, chez Lirat, je m'étais damné!...
Voilà que les figures pâlissent, les traits s'étirent ... la fatigue gonfle et rougit les paupières.... Un à un, ils quittent le cabaret, las et inquiets.... Savent-ils ce que demain leur réserve, ce qui les attend chez eux; quelle ruine les guette; au fond de quel gouffre de misère et d'infamie ils sombreront, les pauvres diables?... Quelquefois un coup de pistolet creuse un vide dans la bande.... Ne sera-ce pas leur tour, demain?... Demain!... Ne sera-ce pas mon tour aussi? Ah! demain!... toujours la menace de demain!... Et nous rentrions sans rien nous dire, hébétés, mornes.
Le boulevard était désert. Un grand silence s'appesantissait sur la ville. Seules, les fenêtres des tripots luisaient, pareilles à des yeux de bêtes géantes, tapies dans la nuit.
Sans connaître exactement ma situation de fortune, je sentais la ruine proche. J'avais payé des sommes considérables, les dettes s'accumulaient sur les dettes et, loin de diminuer, les fantaisies de Juliette devenaient plus nombreuses, plus extravagantes: l'or coulait de ses doigts, comme l'eau d'une fontaine, en un ruissellement continu. «Elle me croit sans doute plus riche que je ne le suis, pensais-je, voulant me tromper moi-même: je devrais l'avertir, peut-être se montrerait-elle plus réservée dans ses désirs.» La vérité est que j'écartais systématiquement toute idée de ce genre, que je redoutais les conséquences probables d'une pareille révélation, plus que n'importe quel malheur dans le monde. En mes rares instants de lucidité, de franchise avec moi-même, je comprenais que, sous son air de douceur, sous ses naïvetés d'enfant gâtée, sous la passion robuste et vibrante de sa chair, Juliette cachait une volonté terrible d'être belle toujours, adulée, courtisée, un effroyable égoïsme qui n'eût reculé devant aucune cruauté, devant aucun crime moral.... Je m'apercevais qu'elle m'aimait moins que le dernier de ses chiffons, qu'elle m'eût sacrifié pour un manteau, pour une cravate, pour une paire de gants.... Entraînée dans cette existence, elle ne s'arrêterait point.... Et alors?... Alors un grand froid me secouait de la tête aux pieds.... Qu'elle me quittât, non, non, voilà ce que je ne voulais pas!... Le moment le plus pénible pour moi, c'était le matin, au réveil. Les yeux fermés, ramenant les couvertures par-dessus ma tête, le corps tassé en boule, je réfléchissais à ma situation, avec d'épouvantables tortures.... Et plus elle me paraissait compromise, plus je me raccrochais à Juliette, désespérément. J'avais beau me dire que l'argent manquerait tout à coup, que le crédit avec lequel, malhonnêtement, je prolongerais une semaine, deux semaines, l'agonie de mes espérances, me serait retiré; je m'entêtais, je m'acharnais en d'impossibles combinaisons.... Je me voyais abattant des besognes formidables en huit jours.... Je rêvais de trouver des millions dans des fiacres.... Des héritages prodigieux me tombaient du ciel.... Le vol me hantait.... Peu à peu, toutes ces folies prenaient un corps dans mon cerveau détraqué.... Je donnais à Juliette des palais, des châteaux; je l'écrasais sous le poids des diamants et des perles; l'or, autour d'elle, coulait, flambait; et, par-dessus la terre, je la hissais sur des pourpres vertigineuses.... Puis, la réalité revenait brusquement.... Je m'enfonçais davantage dans le lit.... Je cherchais des néants au fond desquels j'aurais disparu ... je m'efforçais de dormir.... Et, tout d'un coup, haletant, la sueur au front, les yeux hagards, je me collais à Juliette, l'étreignais de toutes mes forces, sanglotant.