—Comme vous voudrez, mère Le Gannec!
—Mais vous dites toujours la même chose.... Ah! bé, Jésus!... Nostre Lirat n'était point comme vous: «Mère Le Gannec, je veux des palourdes ... mère Le Gannec, je veux des bigorneaux....» Ah! dame, on lui en donnait des palourdes et des bigorneaux! Et puis, il n'était point triste comme vous êtes!... Ah! dame, non!
Et la mère Le Gannec me contait des histoires de Lirat, qui avait passé chez elle tout un automne....
—Et dégourdi! et intrépide!... Par la pluie, par le vent, il s'en allait «prendre des vues».... Ça ne lui faisait rien.... Il rentrait trempé jusqu'aux os, mais toujours gai, toujours chantant!... Fallait voir aussi comme il mangeait, lui! Il aurait dévoré la mer, le mâtin!
Parfois, pour me distraire, elle me faisait le récit de ses malheurs, simplement, sans se plaindre, répétant avec une sublime résignation:
—Ce que le bon Dieu veut, il faut bien le vouloir.... Quand on serait là, à pleurer tout le temps, ça n'avance point les affaires.
Et, de la voix chantante qu'ont les Bretonnes, elle disait:
—Le Gannec était le meilleur pêcheur du Ploc'h, et le plus intrépide marin de toute la côte. Aucun dont la chaloupe fût mieux armée, aucun qui connût comme lui les basses poissonneuses. Lorsque, par les gros temps, une chaloupe sortait, on pouvait être sûr que c'était la Marie-Joseph. Tout le monde l'estimait, non seulement parce qu'il avait du courage, mais parce que sa conduite était irréprochable et digne. Il fuyait le cabaret comme la peste, détestait les soûlauds, et c'était un honneur que d'être de son bord.... Faut vous dire aussi qu'il était patron du bateau de sauvetage.... Nous avions deux gars, nostre Mintié, forts, bien découplés, hardis, l'un de dix-huit ans, l'autre de vingt, que le père avait dressés à être, comme lui, de braves marins.... Ah! si vous les aviez vus, mes deux jolis gars, nostre Mintié!... Et ça marchait bien, les affaires, si bien, qu'avec les économies, nous avions bâti cette maison et acheté ce mobilier.... Enfin, nous étions contents!... Une nuit, il y a deux ans, le père et les gars ne rentrent point!... Je ne m'étonne pas.... Ça lui arrivait quelquefois d'aller loin, jusqu'au Croisic, aux Sables, à l'Herbaudière.... Dame! il suivait le poisson, n'est-ce pas?... Mais les jours passent, et personne!... Et voilà que les jours passent encore. Personne, tout de même!... Alors, chaque matin et chaque soir, j'allais sur le môle, et je regardais la mer.... Je demandais aux marins: «T'as point vu la Marie-Joseph, donc?—Non, la patronne.—Comment que ça se fait qu'elle n'est point rentrée?—Je ne sais pas.—N'y serait-il point arrivé un malheur?—Dame, ça se peut bien, la patronne!» Et en disant cela, ils se signaient.... Alors, j'ai brûlé trois cierges à la Notre-Dame du Bon-Voyage!... Enfin, un jour, ils revinrent, tous les trois, dans une grande charrette, noirs, gonflés, à moitié mangés par les cancres et les étoiles de mer.... Morts, quoi.... Morts, nostre Mintié, tous les trois, mon homme et mes deux jolis gars.... Le gardien du phare de Penmarc'h les avait trouvés roulés dans les rochers.
Je n'écoutais pas et pensais à Juliette.... Où est-elle?... Que fait-elle?... Éternelles questions!
La mère Le Gannec continuait: