—Je ne connais pas vos affaires, nostre Mintié, et je ne sais pas de quoi vous êtes malheureux!... Mais vous n'avez point perdu, d'un coup, votre homme et vos deux gars, vous!... Et si je ne pleure pas, nostre Mintié, ça ne m'empêche pas d'avoir du chagrin, allez!

Et si lèvent sifflait, si la mer, au loin, grondait, elle ajoutait, d'une voix grave:

—Sainte Vierge! ayez pitié de nos pauvres enfants, là-bas, sur la mer....

Moi, je songeais:

—Elle s'habille peut-être.... Peut-être dort-elle encore, lassée de sa nuit!

Je sortais, traversais le village, allais m'asseoir sur une borne de la route de Quimper, au bas d'une longue montée, attendant que le courrier arrivât. La route, creusée dans le roc, est bordée, d'un côté, par un haut talus, que couronnent des sapins et de maigres cépées de chêne; de l'autre côté, elle domine un petit bras de mer qui contourne la lande, rase et plate, au milieu de laquelle des flaques d'eau miroitent. Des cônes de pierre grise s'élèvent, de distance en distance, et quelques pins ouvrent dans le ciel brumeux leur bleu parasol. Les corbeaux passent, passent sans cesse, passent, en files interminables et noires, se hâtant vers on ne sait quelles carnassières ripailles, et le vent apporte le tintement triste des clochettes pendues au cou des vaches qui paissent, égaillées, l'herbe avare de la lande.... Sitôt que j'apercevais les deux petits chevaux blancs et la voiture à caisse jaune qui descendaient la côte, dans un bruit de ferraille et de grelots, mon cœur battait.... «Il y a peut-être une lettre d'elle, dans cette voiture!» me disais-je.... Et le vieux véhicule, disloqué, criant sur ses ressorts, me paraissait plus splendide que les voitures du sacre, et le conducteur, avec sa casquette à soufflet et sa trogne écarlate, me faisait l'effet d'un libérateur.... Comment Juliette aurait-elle pu m'écrire puisqu'elle ignorait où j'étais?... Mais j'espérais toujours en des miracles.... Je rentrais alors au village, d'un pas rapide, me persuadant, par une suite d'irréfutables raisonnements, que, ce jour-là, je recevrais une longue lettre, dans laquelle Juliette m'annoncerait sa venue au Ploc'h, et, par avance, je lisais les mots attendris, les phrases passionnées, les repentirs; je voyais, sur le papier, des traces encore humides de larmes, car, en ces moments-là, je me figurais que Juliette passait son temps à pleurer.... Hélas! rien: quelquefois une lettre de Lirat, admirable, paternelle, et qui m'ennuyait.... Le cœur gros, sentant davantage le poids écrasant de mon abandon, l'esprit sollicité par mille projets, plus fous les uns que les autres, je m'en retournais à ma dune.... De cette espérance courte, je retombais dans une douleur plus aiguë, et la journée s'écoulait à invoquer Juliette, à l'appeler, à la demander aux pâles fleurs des sables, à l'écume des vagues, à toute la nature insensible qui me la refusait et qui me renvoyait son image incomplète, effacée par les baisers de tous!

—Juliette! Juliette!


Un jour, sur la jetée, je rencontrai une jeune fille qu'un vieux monsieur accompagnait. Grande, svelte, elle semblait jolie sous le voile de gaze blanche qui lui couvrait le visage et dont les bouts, noués derrière le chapeau de feutre gris, flottaient dans le vent. Ses mouvements souples et gracieux rappelaient ceux de Juliette. Vraiment, dans le port de la tête, dans la courbure délicate de la taille, dans la tombée des bras, dans le balancement aérien de la robe, je retrouvais un peu de Juliette!... Je la regardai avec émotion, et deux larmes roulèrent sur ma joue.... Elle alla jusqu'à l'extrémité du môle; moi, je m'étais assis sur le parapet, suivant la silhouette de la jeune fille, pensif et charmé.... A mesure qu'elle s'éloignait, je m'attendrissais.... Pourquoi ne l'avais-je pas connue plus tôt, avant l'autre?... Je l'aurais aimée peut-être!... Une jeune fille qui, jamais, n'a senti souffler sur elle l'haleine empestée des hommes, dont les oreilles sont chastes, dont les lèvres ignorent les sales baisers; que ce serait délicieux de l'aimer, de l'aimer ainsi qu'aiment les anges!... Le voile blanc battait au-dessus d'elle, semblable aux ailes d'une mouette.... Et tout à coup, derrière le phare, elle disparut.... Au bas de la jetée, la mer remuait, comme un berceau d'enfant, qu'une nourrice, en chantant, bercerait, et le ciel était sans nuage; il s'épandait sur la surface immobile des flots, pareil à un grand voile traînant de mousseline claire.... La jeune fille ne tarda pas à revenir, passa si près de moi que sa robe me frôla presque. Elle était blonde; je l'eusse préférée brune, comme était Juliette.... Elle s'éloigna, quitta la jetée, prit le chemin du village, et, bientôt, je ne vis plus que le voile blanc qui me disait: «Adieu, adieu! ne sois plus triste, je reviendrai.»

Le soir, je m'informai auprès de la mère Le Gannec.