Nous gagnâmes une allée qui conduisait au bassin central et les paons, qui nous avaient suivis jusque-là, nous abandonnèrent tout d'un coup et se répandirent, à grand bruit, à travers les massifs et les pelouses du jardin.

Cette allée, très large, était, de chaque côté, bordée d'arbres morts, d'immenses tamariniers dont les grosses branches dénudées s'entrecroisaient en dures arabesques sur le ciel. Une niche était creusée dans chaque tronc. La plupart restaient vides, quelques-unes enfermaient des corps d'hommes et de femmes violemment tordus et soumis à de hideux et obscènes supplices. Devant les niches occupées, une sorte de greffier, en robe noire, se tenait debout, très grave, avec une écritoire sur le ventre et un registre de justice dans les mains.

—C'est l'allée des prévenus… me dit Clara… Et ces gens debout que tu vois ne sont là que pour recueillir les aveux que la souffrance prolongée pourrait arracher à ces malheureux… Il est rare qu'ils avouent… ils préfèrent mourir ainsi, pour n'avoir pas à traîner leur agonie dans les cages du bagne et, finalement, périr en d'autres supplices… Généralement, les tribunaux n'abusent pas, sauf dans les crimes politiques, de la prévention… Ils jugent en bloc, par fournées, au petit bonheur… Du reste, tu vois que les prévenus ne sont pas nombreux et que la plupart des niches sont vides… Il n'en est pas moins vrai que l'idée est ingénieuse. Je crois bien qu'elle leur vient de la mythologie grecque… C'est, dans l'horreur, une transposition de cette fable charmante des hamadryades, captives des arbres!

Clara s'approcha d'un arbre dans lequel râlait une femme encore jeune. Elle était suspendue, par les poignets, à un crochet de fer et les poignets étaient réunis entre deux pièces de bois, serrées à grande force. Une corde raboteuse, en filaments de coco, couverte de piment pulvérisé et de moutarde, trempée dans une solution de sel s'enroulait autour des deux bras.

—On maintient cette corde, voulut bien remarquer mon amie, jusqu'à ce que les membres soient enflés au quadruple de leur grosseur naturelle… Alors, on la retire, et les ulcères qu'elle produit souvent crèvent en plaies hideuses. On en meurt souvent, on n'en guérit jamais.

—Mais si le prévenu est reconnu innocent? demandai-je.

—Eh bien… voilà! fit Clara.

Une autre femme, dans une autre niche, les jambes écartées, ou plutôt écartelées, avait le cou et les bras dans des colliers de fer… Ses paupières, ses narines, ses lèvres, ses parties sexuelles étaient frottées de poivre rouge et deux écrous lui écrasaient la pointe des seins… Plus loin, un jeune homme était pendu au moyen d'une corde passée sous ses aisselles; un gros bloc de pierre lui pesait aux épaules et l'on entendait le craquement des jointures… Un autre encore, le buste renversé, maintenu en équilibre par un fil d'archal qui reliait le cou aux deux orteils, était accroupi avec des pierres pointues et tranchantes entre les plis des jarrets… Les niches dans les troncs devenaient vides. De place en place, seulement, un ligoté, un crucifié, un pendu dont les yeux étaient fermés, qui semblait dormir, qui était mort, peut-être! Clara ne disait plus rien, n'expliquait plus rien… Elle écoutait le vol pesant des vautours qui, au-dessus des branchages entre-croisés, passaient, et, plus haut encore, le croassement des corbeaux qui, par bandes innombrables, planaient dans le ciel…

L'allée lugubre des tamariniers finissait sur une large terrasse fleurie de pivoines et par où nous descendîmes au bassin…