En observant, sur le corps, tous ces déplacements musculaires, toutes ces déviations des tendons, tous ces soulèvements des os, et, sur la face, ce rire de la bouche, cette démence des yeux survivant à la mort, je compris combien plus horrible que n'importe quelle autre torture avait dû être l'agonie de l'homme couché quarante-deux heures dans ses liens, sous la cloche. Ni le couteau qui dépèce, ni le fer rouge qui brûle, ni les tenailles qui arrachent, ni les coins qui écartent les jointures, font craquer les articulations et fendent les os comme des morceaux de bois, ne pouvaient exercer plus de ravages sur les organes d'une chair vive, et emplir un cerveau de plus d'épouvante que ce son de cloche invisible et immatériel devenant, à lui seul, tous les instruments connus de supplice, s'acharnant, en même temps, sur toutes les parties sensibles et pensantes d'un individu, faisant l'office de plus de cent bourreaux…
Les deux hommes s'étaient remis à tirer sur les liens, leur gorge à siffler, leurs flancs à battre plus vite. Mais la force leur manquait, leur coulait des membres en ruisseaux de sueur. À peine si, maintenant, ils pouvaient se tenir debout, et, de leurs doigts raidis, ankylosés, tendre les lanières de cuir…
—Chiens! hurla le surveillant…
Un coup de fouet leur enveloppa les reins et ne les fit même pas se redresser contre la douleur. Il semblait que de leurs nerfs débandés toute sensibilité eût disparu. Leurs genoux, de plus en plus ployés, de plus en plus tremblants, s'entrechoquaient. Ce qui leur restait de muscles sous la peau écorchée se contractait en mouvements tétaniques… Tout d'un coup, l'un d'eux, à bout d'épuisement, lâcha les liens, poussa une petite plainte rauque, et, portant les bras en avant, il tomba près du cadavre, la face contre le sol, en rejetant, par la bouche, un flot de sang noir.
—Debout!… lâche!… debout, chien!… cria encore le surveillant…
À quatre reprises, le fouet siffla et claqua sur le dos de l'homme… Les faisans perchés sur les tiges fleuries s'envolèrent avec un grand bruit d'ailes. J'entendis derrière nous les rumeurs affolées des paons… Mais l'homme ne se releva pas… Il ne bougeait plus et la tache de sang s'élargissait sur le sable… L'homme était mort!…
Alors, j'entraînai Clara dont les petits doigts m'entraient dans la peau… Je me sentais très pâle, et je marchais, et je trébuchais comme un ivrogne…
—C'est trop!… c'est trop!… ne cessais-je de répéter.
Et Clara, qui me suivait docilement, répétait aussi:
—Ah! tu vois, mon chéri!… je savais bien, moi!… t'avais-je menti?