Elle désignait une sorte de matelas, ou plutôt de brancard allongé contre la cloison, et sur lequel nous déposâmes Clara…
Clara ne remuait plus… Sous ses paupières effrayamment ouvertes, les yeux révulsés ne laissaient voir que leurs deux globes blancs… Alors, la Chinoise aux yeux peints se pencha sur Clara, et d'une voix délicieusement rythmée, comme si elle chantait une chanson, elle dit:
—Petite, petite amie de mes seins et de mon âme… que vous êtes belle ainsi!… Vous êtes belle comme une jeune morte… Et pourtant, vous n'êtes pas morte… Vous allez revivre, petite amie de mes lèvres, revivre sous mes caresses et sous les parfums de ma bouche.
Elle lui mouilla les tempes d'un parfum violent, lui fit respirer des sels.
—Oui, oui!… chère petite âme… vous êtes évanouie… et vous ne m'entendez pas!… Et vous ne sentez pas la douceur de mes doigts… mais votre cœur bat, bat, bat… Et l'amour galope en vos veines, comme un jeune cheval… l'amour bondit en vos veines comme un jeune tigre.
Elle se tourna vers moi.
—Il ne faut pas être triste… parce qu'elle est toujours évanouie, quand elle vient ici… Dans quelques minutes, nous crierons de plaisir dans sa chair heureuse et brûlante…
Et j'étais là, inerte, silencieux, les membres de plomb, la poitrine oppressée ainsi qu'il arrive dans les cauchemars… Je n'avais plus la sensation du réel… Tout ce que je voyais—images tronquées surgissant de l'ombre environnante, de l'abîme du fleuve, et y rentrant pour en ressurgir bientôt, avec des déformations fantastiques—m'effarait… La longue terrasse, suspendue dans la nuit, avec ses balustres laqués de rouge, ses fines colonnettes, supportant le hardi retroussement du toit, ses guirlandes de lanternes alternant avec des guirlandes de fleurs, était remplie d'une foule bavarde, remuante, extraordinairement colorée. Cent regards fardés étaient sur nous, cent bouches peintes chuchotaient des mots que je n'entendais pas, mais où il me semblait que revenait sans cesse le nom de Clara.
—Clara! Clara! Clara!