L'autre répondit:

—Mais non!… Personne n'est mort… Tu vois bien que c'est la femme du Jardin des supplices…

Et le nom de Clara, chuchoté de lèvres en lèvres, de lit en lit, de chambre en chambre, emplit bientôt le bateau de fleurs comme une obscénité merveilleuse. Il me sembla même que les monstres de métal le répétaient dans leurs spasmes, le hurlaient dans leurs délires de luxure sanglante.

—Clara! Clara! Clara!…

Ici, j'entrevis un jeune homme étendu sur un lit. La petite lampe d'une fumerie d'opium brûlait, à portée de sa main. Il y avait dans ses yeux, étrangement dilatés, comme de l'extase douloureuse… Devant lui, bouche à bouche, ventre à ventre, des femmes nues, se pénétrant l'une l'autre, dansaient des danses sacrées, tandis que, accroupis derrière un paravent, des musiciens, soufflaient dans de courtes flûtes… Là, d'autres femmes assises en rond ou couchées sur la natte du plancher, dans des poses obscènes, avec des faces de luxure plus tristes que des faces de supplice, attendaient. C'était, devant chaque porte où nous passions, des râles, des voix haletantes, des gestes de damnés, des corps tordus, des corps broyés, toute une douleur grimaçante qui, parfois, hurlait sous le fouet de voluptés atroces et d'onanismes barbares. Je vis, défendant l'entrée d'une salle, un groupe de bronze dont la seule arabesque des lignes me donna une secousse d'horreur… Une pieuvre, de ses tentacules, enlaçait le corps d'une vierge et, de ses ventouses ardentes et puissantes, pompait l'amour, tout l'amour, à la bouche, aux seins, au ventre.

Et je crus que j'étais dans un lieu de torture et non dans une maison de joie et d'amour.

L'encombrement du couloir devint tel que, durant quelques secondes, nous fûmes obligés de nous arrêter en face d'une salle—la plus vaste de toutes—qui se différenciait des autres par sa décoration et par son éclairage d'un rouge sinistre… D'abord, je ne vis que des femmes—une mêlée de chairs forcenées et de vives écharpes—des femmes qui se livraient à des danses frénétiques, à des possessions démoniaques, autour d'une sorte d'Idole dont le bronze massif, d'une patine très ancienne, se dressait au centre de la salle et montait jusqu'au plafond. Puis l'Idole elle-même se précisa, et je reconnus que c'était l'Idole terrible, appelée l'Idole aux Sept Verges… Trois têtes armées de cornes rouges, casquées de chevelures en flammes tordues, couronnaient un torse unique ou plutôt un seul ventre, lequel s'incorporait à un énorme pilier barbare et phalliforme. Tout autour de ce pilier, à l'endroit précis où le ventre monstrueux finissait, sept verges s'élançaient auxquelles les femmes, en dansant, offraient des fleurs et de furieuses caresses. Et la lueur rouge de la salle donnait aux billes de jade qui servaient d'yeux à l'Idole, une vie diabolique… Au moment où nous nous remîmes en marche, j'assistai à un spectacle effrayant et dont il m'est impossible de rendre l'infernal frémissement. Criant, hurlant, sept femmes, tout à coup, se ruèrent aux sept verges de bronze. L'Idole enlacée, chevauchée, violée par toute cette chair délirante, vibra sous les secousses multipliées de ces possessions et de ces baisers qui retentissaient, pareils à des coups de bélier dans les portes de fer d'une ville assiégée. Alors, ce fut autour de l'Idole une clameur démente, une folie de volupté sauvage, une mêlée de corps si frénétiquement étreints et soudés l'un à l'autre qu'elle prenait l'aspect farouche d'un massacre et ressemblait à la tuerie, dans leurs cages de fer, de ces condamnés, se disputant le lambeau de viande pourrie de Clara!… Je compris, en cette atroce seconde, que la luxure peut atteindre à la plus sombre terreur humaine et donner l'idée véritable de l'enfer, de l'épouvantement de l'enfer…

Et il me semblait que tous ces chocs, toutes ces voix haletantes, tous ces râles, toutes ces morsures, et l'Idole elle-même, n'avaient, pour exprimer, pour éructer leur rage d'inassouvissement et leur supplice d'impuissance qu'un mot… un seul mot!

—Clara!… Clara!… Clara!…