Quoique boursier, il s'était, tout de suite, imposé à nous, par une évidente supériorité dans l'effronterie et l'indélicatesse, et aussi par une manière de phraséologie, solennelle et vide, qui violentait nos enthousiasmes. En outre, il tenait de son père la manie profitable et conquérante de l'organisation. En quelques semaines, il eut vite fait de transformer la cour du collège en toutes sortes d'associations et de sous-associations, de comités et de sous-comités, dont il s'élisait, à la fois, le président, le secrétaire et le trésorier. Il y avait l'association des joueurs de ballon, de toupie, de saute-mouton et de marche, le comité de la barre fixe, la ligue du trapèze, le syndicat de la course à pieds joints, etc… Chacun des membres de ces diverses associations était tenu de verser à la caisse centrale, c'est-à-dire dans les poches de notre camarade, une cotisation mensuelle de cinq sous, laquelle, entre autres avantages, impliquait un abonnement au journal trimestriel que rédigeait Eugène Mortain pour la propagande des idées et la défense des intérêts de ces nombreux groupements «autonomes et solidaires», proclamait-il.
De mauvais instincts, qui nous étaient communs, et des appétits pareils nous rapprochèrent aussitôt, lui et moi, et firent de notre étroite entente une exploitation âpre et continue de nos camarades, fiers d'être syndiqués… Je me rendis bien vite compte que je n'étais pas le plus fort dans cette complicité; mais, en raison même de cette constatation, je ne m'en cramponnai que plus solidement à la fortune de cet ambitieux compagnon. À défaut d'un partage égal, j'étais toujours assuré de ramasser quelques miettes… Elles me suffisaient alors. Hélas! je n'ai jamais eu que les miettes des gâteaux que dévora mon ami.
Je retrouvai Eugène plus tard, dans une circonstance difficile et douloureuse de ma vie. À force de mettre «les gens dedans», mon père finit par y être mis lui-même, et non point au figuré, comme il l'entendait de ses clients. Une fourniture malheureuse et qui, paraît-il, empoisonna toute une caserne, fut l'occasion de cette déplorable aventure, que couronna la ruine totale de notre maison, fondée en 1794. Mon père eût peut-être survécu à son déshonneur, car il connaissait les indulgences infinies de son époque; il ne put survivre à la ruine. Une attaque d'apoplexie l'emporta un beau soir. Il mourut, nous laissant, ma mère et moi, sans ressources.
Ne pouvant plus compter sur lui, je fus bien obligé de me débrouiller moi-même et, m'arrachant aux lamentations maternelles, je courus à Paris, où Eugène Mortain m'accueillit le mieux du monde.
Celui-ci s'élevait peu à peu. Grâce à des protections parlementaires habilement exploitées, à la souplesse de sa nature, à son manque absolu de scrupules, il commençait à faire parler de lui avec faveur dans la presse, la politique et la finance. Tout de suite, il m'employa à de sales besognes, et je ne tardai pas, moi aussi, en vivant constamment à son ombre, à gagner un peu de sa notoriété dont je ne sus pas profiter, comme j'aurais dû le faire. Mais la persévérance dans le mal est ce qui m'a le plus manqué. Non que j'éprouve de tardifs scrupules de conscience, des remords, des désirs passagers d'honnêteté; c'est en moi, une fantaisie diabolique, une talonnante et inexplicable perversité qui me forcent, tout d'un coup, sans raison apparente, à délaisser les affaires les mieux conduites, à desserrer mes doigts de dessus les gorges les plus âprement étreintes. Avec des qualités pratiques de premier ordre, un sens très aigu de la vie, une audace à concevoir même l'impossible, une promptitude exceptionnelle même à le réaliser, je n'ai pas la ténacité nécessaire à l'homme d'action. Peut-être, sous le gredin que je suis, y a-t-il un poète dévoyé?… Peut-être un mystificateur qui s'amuse à se mystifier soi-même?
Pourtant, en prévision de l'avenir, et sentant qu'il arriverait fatalement un jour où mon ami Eugène voudrait se débarrasser de moi, qui lui représenterais sans cesse un passé gênant, j'eus l'adresse de le compromettre dans des histoires fâcheuses, et la prévoyance d'en garder, par-devers moi, les preuves indéniables. Sous peine d'une chute, Eugène devait me traîner, perpétuellement, à sa suite, comme un boulet.
En attendant les honneurs suprêmes où le poussa le flux bourbeux de la politique, voici, entre autres choses honorables, quels étaient la qualité de ses intrigues et le choix de ses préoccupations.
Eugène avait officiellement une maîtresse. Elle s'appelait alors la comtesse Borska. Pas très jeune, mais encore jolie et désirable, tantôt Polonaise, tantôt Russe, et souvent Autrichienne, elle passait, naturellement, pour une espionne allemande. Aussi son salon était-il fréquenté de nos plus illustres hommes d'État. On y faisait beaucoup de politique, et l'on y commençait, avec beaucoup de flirts, beaucoup d'affaires considérables et louches. Parmi les hôtes les plus assidus de ce salon se remarquait un financier levantin, le baron K…, personnage silencieux, à la figure d'argent blafard, aux yeux morts, et qui révolutionnait la Bourse par ses opérations formidables. On savait, du moins on se disait que, derrière ce masque impénétrable et muet, agissait un des plus puissants empires de l'Europe. Pure supposition romanesque, sans doute, car, dans ces milieux corrompus, on ne sait jamais ce qu'il faut le plus admirer de leur corruption ou de leur «jobardise». Quoi qu'il en soit, la comtesse Borska et mon ami Eugène Mortain souhaitaient vivement de se mettre dans le jeu du mystérieux baron, d'autant plus vivement que celui-ci opposait à des avances discrètes, mais précises, une non moins discrète et précise froideur. Je crois même que cette froideur avait été jusqu'à la malice d'un conseil, de quoi il était résulté, pour nos amis, une liquidation désastreuse. Alors, ils imaginèrent de lancer sur le banquier récalcitrant une très jolie jeune femme, amie intime de la maison et de me lancer, en même temps, sur cette très jolie jeune femme qui, travaillée par eux, était toute disposée à nous accueillir favorablement, le banquier, pour le sérieux, et moi, pour l'agrément. Leur calcul était simple et je l'avais compris du premier coup: m'introduire dans la place, et, là, moi par la femme, eux par moi, devenir les maîtres des secrets du baron, échappés aux moments de tendre oubli!… C'était ce qu'on pouvait appeler de la politique de concentration.
Hélas! le démon de la perversité, qui vient me visiter à la minute décisive où je dois agir, voulut qu'il en fût autrement et que ce beau projet avortât sans élégance. Au dîner qui devait sceller cette bien parisienne union, je me montrai, envers la jeune femme, d'une telle goujaterie que, tout en larmes, honteuse et furieuse, elle quitta scandaleusement le salon et rentra chez elle, veuve de nos deux amours.
La petite fête fut fort abrégée… Eugène me ramena en voiture. Nous descendîmes les Champs-Élysées dans un silence tragique.