—Où veux-tu que je te dépose? me dit le grand homme, comme nous tournions l'angle de la rue Royale.

—Au tripot… sur le boulevard… répondis-je, avec un ricanement… J'ai hâte de respirer un peu d'air pur, dans une société de braves gens…

Et, tout à coup, d'un geste découragé, mon ami me tapota les genoux et—oh! je reverrai toute ma vie l'expression sinistre de sa bouche, et son regard de haine—il soupira:

—Allons!… Allons!… On ne fera jamais rien de toi!…

Il avait raison… Et, cette fois-là, je ne pus pas l'accuser que ce fût de sa faute…

Eugène Mortain appartenait à cette école de politiciens que, sous le nom fameux d'opportunistes, Gambetta lança comme une bande de carnassiers affamés sur la France. Il n'ambitionnait le pouvoir que pour les jouissances matérielles qu'il procure et l'argent que des habiles comme lui savent puiser aux sources de boue. Je ne sais pas pourquoi, d'ailleurs, je fais au seul Gambetta l'historique honneur d'avoir combiné et déchaîné cette morne curée qui dure encore, en dépit de tous les Panamas. Certes, Gambetta aimait la corruption; il y avait, dans ce démocrate tonitruant, un voluptueux ou plutôt un dilettante de la volupté, qui se délectait à l'odeur de la pourriture humaine; mais il faut le dire, à sa décharge et à leur gloire, les amis dont il s'entourait et que le hasard, plus encore qu'une sélection raisonnée attacha à sa courte fortune, étaient bien de force à s'élancer eux-mêmes et d'eux-mêmes sur la Proie éternelle où, déjà, tant et tant de mâchoires avaient croché leurs dents furieuses.

Avant d'arriver à la Chambre, Eugène Mortain avait passé par tous les métiers—même les plus bas,—par les dessous—même les plus ténébreux—du journalisme. On ne choisit pas toujours ses débuts, on les prend où ils se trouvent… Ardente et prompte—et pourtant réfléchie—fut son initiation à la vie parisienne, j'entends cette vie qui va des bureaux de rédaction au Parlement, en passant par la préfecture de Police. Dévoré de besoins immédiats et d'appétits ruineux, il ne se faisait pas alors un chantage important ou une malpropre affaire que notre brave Eugène n'en fût, en quelque sorte, l'âme mystérieuse et violente. Il avait eu ce coup de génie de syndiquer une grande partie de la presse, pour mener à bien ces vastes opérations. Je connais de lui, en ce genre décrié, des combinaisons qui sont de purs chefs-d'œuvre et qui révèlent, dans ce petit provincial, vite dégrossi, un psychologue étonnant et un organisateur admirable des mauvais instincts du déclassé. Mais il avait la modestie de ne se point vanter de la beauté de ses coups, et l'art précieux, en se servant des autres, de ne jamais donner de sa personne aux heures du danger. Avec une constante habileté et une science parfaite de son terrain de manœuvres, il sut toujours éviter, en les tournant, les flaques fétides et bourbeuses de la police correctionnelle où tant d'autres s'enlisèrent si maladroitement. Il est vrai que mon aide—soit dit sans fatuité—ne lui fut pas inutile, en bien des circonstances.

C'était, du reste, un charmant garçon, oui, en vérité, un charmant garçon. On ne pouvait lui reprocher que des gaucheries dans le maintien, persistants vestiges de son éducation de province, et des détails vulgaires dans sa trop récente élégance qui s'affichait mal à propos. Mais tout cela n'était qu'une apparence dissimulant mieux, aux observateurs insuffisants, tout ce que son esprit avait de ressources subtiles, de flair pénétrant, de souplesse retorse, tout ce que son âme contenait de ténacité âpre et terrible. Pour surprendre son âme, il eût fallu voir—comme je les vis, hélas! combien de fois?—les deux plis qui, à de certaines minutes, en se débandant, laissaient tomber les deux coins de ses lèvres et donnaient à sa bouche une expression épouvantable… Ah! oui, c'était un charmant garçon!

Par des duels appropriés, il fit taire la malveillance qui va chuchotant autour des personnalités nouvelles, et sa naturelle gaîté, son cynisme bon enfant qu'on traitait volontiers d'aimable paradoxe, non moins que ses amours lucratives et retentissantes achevèrent de lui conquérir une réputation discutable, mais suffisante à un futur homme de gouvernement qui en verra bien d'autres. Il avait aussi cette faculté merveilleuse de pouvoir, cinq heures durant, et sur n'importe quel sujet, parler sans jamais exprimer une idée. Son intarissable éloquence déversait, sans un arrêt, sans une fatigue, la lente, la monotone, la suicidante pluie du vocabulaire politique, aussi bien sur les questions de marine que sur les réformes scolaires, sur les finances que sur les beaux-arts, sur l'agriculture que sur la religion. Les journalistes parlementaires reconnaissaient en lui leur incompétence universelle et miraient leur jargon écrit dans son charabia parlé. Serviable, quand cela ne lui coûtait rien, généreux, prodigue même, quand cela devait lui rapporter beaucoup, arrogant et servile, selon les événements et les hommes, sceptique sans élégance, corrompu sans raffinement, enthousiaste sans spontanéité, spirituel sans imprévu, il était sympathique à tout le monde. Aussi son élévation rapide ne surprit, n'indigna personne. Elle fut, au contraire, accueillie avec faveur des différents partis politiques, car Eugène ne passait pas pour un sectaire farouche, ne décourageait aucune espérance, aucune ambition, et l'on n'ignorait pas que, l'occasion venue, il était possible de s'entendre avec lui. Le tout était d'y mettre le prix.

Tel était l'homme, tel «le charmant garçon», en qui reposaient mes derniers espoirs, et qui tenait réellement ma vie et ma mort entre ses mains.