Elle me prit le bras… Ses plumes étaient défrisées, ses fleurs fanées, ses dentelles aplaties.

—Venez donc!… dit-elle… Elle flirte, dans le petit salon de Guizot, avec la princesse Onane…

—Comment, elle aussi?…

—Mais, mon cher, répliqua cette grande politique… à son âge et avec sa nature de poète… il serait vraiment malheureux qu'elle n'ait pas touché à tout!…

IV

Mes préparatifs furent vite faits. J'eus la chance que la jeune comtesse roumaine, qui s'était fort éprise de moi, voulût bien m'aider de ses conseils et, ma foi, je le dis, non sans honte, de sa bourse aussi.

D'ailleurs, j'eus toutes les chances.

Ma mission s'annonçait bien. Par une exceptionnelle dérogation aux coutumes bureaucratiques, huit jours après cette conversation décisive dans les salons de Mme G…, je touchais sans nulle anicroche, sans nul retard, les susdits crédits. Ils étaient libéralement calculés, et comme je n'osais pas espérer qu'ils le fussent, car je connaissais «la chiennerie» du gouvernement en ces matières, et les pauvres petits budgets sommaires dont on gratifie si piteusement les savants en mission… les vrais. Ces libéralités insolites, je les devais sans doute à cette circonstance que, n'étant point du tout un savant, j'avais, plus que tout autre, besoin de plus grandes ressources, pour en jouer le rôle.

On avait prévu l'entretien de deux secrétaires et de deux domestiques, l'achat fort coûteux d'instruments d'anatomie, de microscopes, d'appareils de photographie, de canots démontables, de cloches à plongeur, jusqu'à des bocaux de verre pour collections scientifiques, des fusils de chasse et des cages destinées à ramener vivants les animaux capturés. Vraiment, le gouvernement faisait luxueusement les choses, et je ne pouvais que l'en louer. Il va sans dire que je n'achetai aucun de ces impedimenta, et que je décidai de n'emmener personne, comptant sur ma seule ingéniosité, pour me débrouiller au milieu de ces forêts inconnues de la science et de l'Inde.

Je profitai de mes loisirs, pour m'instruire sur Ceylan, ses mœurs, ses paysages, et me faire une idée de la vie que je mènerais, là-bas, sous ces terribles tropiques. Même en éliminant ce que les récits des voyageurs comportent d'exagération, de vantardise et de mensonge, ce que je lus m'enchanta, particulièrement ce détail, rapporté par un grave savant allemand, qu'il existe, dans la banlieue de Colombo, parmi de féeriques jardins, au bord de la mer, une merveilleuse villa, un bungalow, comme ils disent, dans lequel un riche et fantaisiste Anglais entretient une sorte de harem, où sont représentées, en de parfaits exemplaires féminins, toutes les races de l'Inde, depuis les noires Tamoules, jusqu'aux serpentines Bayadères du Lahore, et aux bacchantes démoniaques de Bénarès. Je me promis bien de trouver un moyen d'introduction, auprès de ce polygame amateur, et borner là mes études d'embryologie comparée.