Le ministre, à qui j'allai faire mes adieux et confier mes projets, approuva toutes ces dispositions et loua fort gaiement ma vertu d'économie. En me quittant, il me dit avec une éloquence émue, tandis que moi-même, sous l'ondée de ses paroles, j'éprouvais un attendrissement, un pur, rafraîchissant et sublime attendrissement d'honnête homme:

—Pars, mon ami, et reviens-nous plus fort… reviens-nous un homme nouveau et un glorieux savant… Ton exil, que tu sauras employer, je n'en doute pas, à de grandes choses, retrempera tes énergies pour les luttes futures… Il les retrempera aux sources mêmes de la vie, dans le berceau de l'humanité que… de l'humanité dont… Pars… et si, à ton retour, tu retrouvais—ce que je ne puis croire—si tu retrouvais, dis-je, les mauvais souvenirs persistants, les difficultés… les hostilités… un obstacle enfin à tes justes ambitions… dis-toi bien que tu possèdes sur le personnel gouvernemental assez de petits papiers, pour en triompher haut la main… Sursum corda!… Compte sur moi, d'ailleurs… Pendant que tu seras là-bas, courageux pionnier du progrès, soldat de la science… pendant que tu sonderas les golfes et que tu interrogeras les mystérieux atolls, pour la France, pour notre chère France… je ne t'oublierai pas, crois-le bien… Habilement, progressivement, dans l'Agence Havas et dans mes journaux, je saurai créer de l'agitation autour de ton jeune nom d'embryologiste… Je trouverai des réclames admirables, pathétiques… «Notre grand embryologiste»… «Nous recevons de notre jeune et illustre savant dont les découvertes embryologiques, etc.—Pendant qu'il étudiait, sous vingt brasses d'eau, une holothurie encore inconnue, notre infatigable embryologiste faillit être emporté par un requin… Une lutte terrible, etc…»… Va, va, mon ami… Travaille sans crainte à la grandeur du pays. Aujourd'hui, un peuple n'est pas grand seulement par ses armes, il est grand surtout par ses arts… par sa science… Les conquêtes pacifiques de la science servent plus la civilisation que les conquêtes, etc… Cedant arma sapientiæ

Je pleurais de joie, de fierté, d'orgueil, d'exaltation, l'exaltation de tout mon être vers quelque chose d'immense et d'immensément beau. Projeté hors de mon moi, je ne sais où, j'avais, en ce moment, une autre âme, une âme presque divine, une âme de création et de sacrifice, l'âme de quelque héros sublime en qui reposent les suprêmes confiances de la Patrie, toutes les espérances décisives de l'humanité.

Quant au ministre, à ce bandit d'Eugène, il pouvait, à peine, lui aussi, contenir son émotion. Il y avait de l'enthousiasme vrai dans son regard, un tremblement sincère dans sa voix. Deux petites larmes coulaient de ses yeux… Il me serra la main à la briser…

Durant quelques minutes, tous les deux, nous fûmes le jouet inconscient et comique de notre propre mystification…

Ah! quand j'y pense!

V

Muni de lettres de recommandation pour «les autorités» de Ceylan, je m'embarquai, enfin, par une splendide après-midi, à Marseille, sur le Saghalien.

Dès que j'eus mis le pied sur le paquebot j'éprouvai, immédiatement, l'efficacité de ce qu'est un titre officiel, et comment, par son prestige, un homme déchu, tel que j'étais alors, se grandit, dans l'estime des inconnus et des passants, par conséquent, dans la sienne. Le capitaine, «qui savait mes admirables travaux», m'entoura de prévenances, presque d'honneurs. La cabine la plus confortable m'avait été réservée, ainsi que la meilleure place à table. Comme la nouvelle s'était vite répandue, parmi les passagers, de la présence, à bord, d'un illustre savant, chacun s'ingénia de me manifester son respect… Je ne voyais, sur les visages, que le fleurissement de l'admiration. Les femmes elles-mêmes me témoignaient de la curiosité et de la bienveillance, celle-ci, discrète, celle-là, caractéristique d'un sentiment plus brave. Une, surtout, attira violemment mon attention. C'était une créature merveilleuse, avec de lourds cheveux roux et des yeux verts, pailletés d'or, comme ceux des fauves. Elle voyageait, accompagnée de trois femmes de chambre, dont une Chinoise. Je m'informai auprès du capitaine.

—C'est une Anglaise, me dit-il… On l'appelle miss Clara… La femme la plus extraordinaire qui soit… Bien qu'elle n'ait que vingt-huit ans, elle connaît déjà toute la terre… Pour l'instant, elle habite la Chine… C'est la quatrième fois que je la vois à mon bord…