Le savant se tassa davantage sur les coussins de son fauteuil, allongea ses jambes qui, d'avoir été trop longtemps croisées l'une sur l'autre, s'étaient engourdies et, la tête renversée, les bras pendants, le ventre caressé par une digestion heureuse, lança au plafond des ronds de fumée:
—D'ailleurs, reprit-il, le meurtre se cultive suffisamment de lui-même… À proprement dire, il n'est pas le résultat de telle ou telle passion, ni la forme pathologique de la dégénérescence. C'est un instinct vital qui est en nous… qui est dans tous les êtres organisés et les domine, comme l'instinct génésique… Et c'est tellement vrai que, la plupart du temps, ces deux instincts se combinent si bien l'un par l'autre, se confondent si totalement l'un dans l'autre, qu'ils ne font, en quelque sorte, qu'un seul et même instinct, et qu'on ne sait plus lequel des deux nous pousse à donner la vie et lequel à la reprendre, lequel est le meurtre et lequel est l'amour. J'ai reçu les confidences d'un honorable assassin qui tuait les femmes, non pour les voler, mais pour les violer. Son sport était que le spasme de plaisir de l'un concordât exactement avec le spasme de mort de l'autre: «Dans ces moments-là, me disait-il, je me figurais que j'étais un Dieu et que je créais le monde!»
—Ah! s'écria le célèbre écrivain… Si vous allez chercher vos exemples chez les professionnels de l'assassinat!
Doucement, le savant répliqua:
—C'est que nous sommes tous, plus ou moins, des assassins… Tous, nous avons éprouvé cérébralement, à des degrés moindres, je veux le croire, des sensations analogues… Le besoin inné du meurtre, on le refrène, on en atténue la violence physique, en lui donnant des exutoires légaux: l'industrie, le commerce colonial, la guerre, la chasse, l'antisémitisme… parce qu'il est dangereux de s'y livrer sans modération, en dehors des lois, et que les satisfactions morales qu'on en tire ne valent pas, après tout, qu'on s'expose aux ordinaires conséquences de cet acte, l'emprisonnement… les colloques avec les juges, toujours fatigants et sans intérêt scientifique… finalement la guillotine…
—Vous exagérez, interrompit le premier interlocuteur… Il n'y a que les meurtriers sans élégance, sans esprit, les brutes impulsives et dénuées de toute espèce de psychologie, pour qui le meurtre soit dangereux à exercer… Un homme intelligent et qui raisonne peut, avec une imperturbable sérénité, commettre tous les meurtres qu'il voudra. Il est assuré de l'impunité… La supériorité de ses combinaisons prévaudra toujours contre la routine des recherches policières et, disons-le, contre la pauvreté des investigations criminalistes où se complaisent les magistrats instructeurs… En cette affaire, comme en toutes autres, ce sont les petits qui paient pour les grands… Voyons, mon cher, vous admettez bien que le nombre des crimes ignorés…
—Et tolérés…
—Et tolérés… c'est ce que j'allais dire… Vous admettez bien que ce nombre est mille fois plus grand que celui des crimes découverts et punis, sur lesquels les journaux bavardent avec une prolixité si étrange et un manque de philosophie si répugnant?… Si vous admettez cela, concédez aussi que le gendarme n'est pas un épouvantail pour les intellectuels du meurtre…
—Sans doute. Mais il ne s'agit pas de cela… Vous déplacez la question… Je disais que le meurtre est une fonction normale—et non point exceptionnelle—de la nature et de tout être vivant. Or, il est exorbitant que, sous prétexte de gouverner les hommes, les sociétés se soient arrogé le droit exclusif de les tuer, au détriment des individualités en qui, seules, ce droit réside.
—Fort juste!… corrobora un philosophe aimable et verbeux, dont les leçons, en Sorbonne, attirent chaque semaine un public choisi… Notre ami a tout à fait raison… Pour ma part, je ne crois pas qu'il existe une créature humaine qui ne soit—virtuellement du moins—un assassin… Tenez, je m'amuse quelquefois, dans les salons, dans les églises, dans les gares, à la terrasse des cafés, au théâtre partout où des foules passent et circulent, je m'amuse à observer, au strict point de vue homicide, les physionomies… Dans le regard, la nuque, la forme du crâne, des maxillaires, du zygoma des joues, tous, en quelque partie de leur individu, ils portent, visibles, les stigmates de cette fatalité physiologique qu'est le meurtre… Ce n'est point une aberration de mon esprit, mais je ne puis faire un pas sans coudoyer le meurtre, sans le voir flamber sous les paupières, sans en sentir le mystérieux contact aux mains qui se tendent vers moi… Dimanche dernier, je suis allé dans un village dont c'était la fête patronale… Sur la grand'place, décorée de feuillages, d'arcs fleuris, de mâts pavoisés, étaient réunis tous les genres d'amusements en usage dans ces sortes de réjouissances populaires… Et, sous l'œil paternel des autorités, une foule de braves gens se divertissaient… Les chevaux de bois, les montagnes russes, les balançoires n'attiraient que fort peu de monde. En vain les orgues nasillaient leurs airs les plus gais et leurs plus séduisantes ritournelles. D'autres plaisirs requéraient cette foule en fête. Les uns tiraient à la carabine, au pistolet, ou à la bonne vieille arbalète, sur des cibles figurant des visages humains; les autres, à coups de balles, assommaient des marionnettes, rangées piteusement sur des barres de bois; ceux-là frappaient à coups de maillet sur un ressort qui faisait mouvoir, patriotiquement, un marin français, lequel allait transpercer de sa baïonnette, au bout d'une planche, un pauvre Hova ou un dérisoire Dahoméen… Partout, sous les tentes et dans les petites boutiques illuminées, des simulacres de mort, des parodies de massacres, des représentations d'hécatombes… Et ces braves gens étaient heureux!