Chacun comprit que le philosophe était lancé… Nous nous installâmes de notre mieux, pour subir l'avalanche de ses théories et de ses anecdotes. Il poursuivit :

—Je remarquai même que ces divertissements pacifiques ont, depuis quelques années, pris une extension considérable. La joie de tuer est devenue plus grande et s'est davantage vulgarisée à mesure que les mœurs s'adoucissent—car les mœurs s'adoucissent, n'en doutez pas!… Autrefois, alors que nous étions encore des sauvages, les tirs dominicaux étaient d'une pauvreté monotone qui faisait peine à voir. On n'y tirait que des pipes et des coquilles d'œufs, dansant au haut des jets d'eau. Dans les établissements les plus luxueux, il y avait bien des oiseaux, mais ils étaient de plâtre… Quel plaisir, je vous le demande? Aujourd'hui le progrès étant venu, il est loisible à tout honnête homme de se procurer, pour deux sous, l'émotion délicate et civilisatrice de l'assassinat… Encore y gagne-t-on, par-dessus le marché, des assiettes coloriées et des lapins… Aux pipes, aux coquilles d'œufs, aux oiseaux de plâtre qui se cassaient stupidement, sans nous suggérer rien de sanglant, l'imagination foraine a substitué des figures d'hommes, de femmes, d'enfants, soigneusement articulés et costumés, comme il convient… Puis on a fait gesticuler et marcher ces figures… Au moyen d'un mécanisme ingénieux, elles se promènent, heureuses, ou fuient, épouvantées. On les voit apparaître, seules ou par groupes, dans des paysages en décor, escalader des murs, entrer dans des donjons, dégringoler par des fenêtres, surgir par des trappes… Elles fonctionnent ainsi que des êtres réels, ont des mouvements du bras, de la jambe, de la tête. Il y en a qui semblent pleurer… il y en a qui sont comme des pauvres… il y en a qui sont comme des malades… il y en a de vêtues d'or comme des princesses de légende. Vraiment l'on peut s'imaginer qu'elles ont une intelligence, une volonté, une âme… qu'elles sont vivantes!… Quelques-unes prennent même des attitudes pathétiques, suppliantes… On croit les entendre dire: «Grâce!… ne me tue pas!…» Aussi, la sensation est exquise de penser que l'on va tuer des choses qui bougent, qui avancent, qui souffrent, qui implorent!… En dirigeant contre elles la carabine ou le pistolet, il vous vient, à la bouche, comme un goût de sang chaud… Quelle joie quand la balle décapite ces semblants d'hommes!… quels trépignements lorsque la flèche crève les poitrines de carton et couche, par terre, les petits corps inanimés, dans des positions de cadavres!… Chacun s'excite, s'acharne, s'encourage… On n'entend que des mots de destruction et de mort: «Crève-le donc!… vise-le à l'œil… vise-le au cœur… Il a son affaire!» Autant ils restent, ces braves gens, indifférents devant les cartons et les pipes, autant ils s'exaltent, si le but est représenté par une figure humaine. Les maladroits s'encolèrent, non contre leur maladresse, mais contre la marionnette qu'ils ont manquée… Ils la traitent de lâche, la couvrent d'injures ignobles, lorsqu'elle disparaît, intacte, derrière la porte du donjon… Ils la défient: «Viens-y donc, misérable!» Et ils recommencent à tirer dessus jusqu'à ce qu'ils l'aient tuée… Examinez-les, ces braves gens. En ce moment-là, ce sont bien des assassins, des êtres mus par le seul désir de tuer. La brute homicide qui, tout à l'heure, sommeillait en eux, s'est réveillée devant cette illusion qu'ils allaient détruire quelque chose qui vivait. Car le petit bonhomme de carton, de son ou de bois, qui passe et repasse dans le décor, n'est plus, pour eux, un joujou, un morceau de matière inerte… À le voir passer et repasser, inconsciemment ils lui prêtent une chaleur de circulation, une sensibilité de nerfs, une pensée, toutes choses qu'il est si âprement doux d'anéantir, si férocement délicieux de voir s'égoutter par des plaies qu'on a faites… Ils vont même jusqu'à le gratifier, le petit bonhomme, d'opinions politiques ou religieuses contraires aux leurs, jusqu'à l'accuser d'être Juif, Anglais ou Allemand, afin d'ajouter une haine particulière à cette haine générale de la vie, et doubler ainsi d'une vengeance personnelle, intimement savourée, l'instinctif plaisir de tuer.

Ici intervint le maître de la maison qui, par politesse pour ses hôtes et dans le but charitable de permettre à notre philosophe et à nous-mêmes de souffler un peu, objecta mollement:

—Vous ne parlez que des brutes, des paysans, lesquels, je vous l'accorde, sont en état permanent de meurtre…. Mais il n'est pas possible que vous appliquiez les mêmes observations aux «esprits cultivés», aux «natures policées», aux individualités mondaines, par exemple, dont chaque heure de leur existence se compte par des victoires sur l'instinct originel et sur les persistances sauvages de l'atavisme.

À quoi notre philosophe répliqua vivement:

—Permettez… Quels sont les habitudes, les plaisirs préférés de ceux-là que vous appelez, mon cher, «des esprits cultivés et des natures policées»? L'escrime, le duel, les sports violents, l'abominable tir aux pigeons, les courses de taureaux, les exercices variés du patriotisme, la chasse… toutes choses qui ne sont, en réalité, que des régressions vers l'époque des antiques barbaries où l'homme—si l'on peut dire—était, en culture morale, pareil aux grands fauves qu'il poursuivait. Il ne faut pas se plaindre d'ailleurs que la chasse ait survécu à tout l'appareil mal transformé de ces mœurs ancestrales. C'est un dérivatif puissant, par où les «esprits cultivés et les natures policées» écoulent, sans trop de dommages pour nous, ce qui subsiste toujours en eux d'énergies destructives et de passions sanglantes. Sans quoi, au lieu de courre le cerf, de servir le sanglier, de massacrer d'innocents volatiles dans les luzernes, soyez assuré que c'est à nos trousses que les «esprits cultivés» lanceraient leurs meutes, que c'est nous que les «natures policées» abattraient joyeusement, à coups de fusil, ce qu'ils ne manquent pas de faire, quand ils ont le pouvoir, d'une façon ou d'une autre, avec plus de décision et—reconnaissons-le franchement—avec moins d'hypocrisie que les brutes… Ah! ne souhaitons jamais la disparition du gibier de nos plaines et de nos forêts!… Il est notre sauvegarde et, en quelque sorte, notre rançon… Le jour où il disparaîtrait tout d'un coup, nous aurions vite fait de le remplacer, pour le délicat plaisir des «esprits cultivés». L'affaire Dreyfus nous en est un exemple admirable, et jamais, je crois, la passion du meurtre et la joie de la chasse à l'homme ne s'étaient aussi complètement et cyniquement étalées… Parmi les incidents extraordinaires et les faits monstrueux, auxquels, quotidiennement, depuis une année, elle donna lieu, celui de la poursuite, dans les rues de Nantes, de M. Grimaux, reste le plus caractéristique et tout à l'honneur des «esprits cultivés et des natures policées», qui firent couvrir d'outrages et de menaces de mort, ce grand savant à qui nous devons les plus beaux travaux sur la chimie… Il faudra toujours se souvenir de ceci que le maire de Clisson, «esprit cultivé», dans une lettre rendue publique, refusa l'entrée de sa ville à M. Grimaux et regretta que les lois modernes ne lui permissent point de «le pendre haut et court», comme il advenait des savants, aux belles époques des anciennes monarchies… De quoi, cet excellent maire fut fort approuvé par tout ce que la France compte de ces «individualités mondaines» si exquises, lesquelles, au dire de notre hôte, remportent chaque jour d'éclatantes victoires sur l'instinct originel et les persistances sauvages de l'atavisme. Remarquez, en outre, que c'est chez les esprits cultivés et les natures policées que se recrutent presque exclusivement les officiers, c'est-à-dire des hommes qui, ni plus ni moins méchants, ni plus ni moins bêtes que les autres, choisissent librement un métier—fort honoré du reste—où tout l'effort intellectuel consiste à opérer sur la personne humaine les violations les plus diverses, à développer, multiplier, les plus complets, les plus amples, les plus sûrs moyens de pillage, de destruction et de mort… N'existe-t-il pas des navires de guerre à qui l'on a donné les noms parfaitement loyaux et véridiques, de DévastationFurorTerror?… Et moi-même?… Ah! tenez!… J'ai la certitude que je ne suis pas un monstre… je crois être un homme normal, avec des tendresses, des sentiments élevés, une culture supérieure, des raffinements de civilisation et de sociabilité… Eh bien, que de fois j'ai entendu gronder en moi la voix impérieuse du meurtre!… Que de fois j'ai senti monter du fond de mon être à mon cerveau, dans un flux de sang, le désir, l'âpre, violent et presque invincible désir de tuer!… Ne croyez pas que ce désir se soit manifesté dans une crise passionnelle, ait accompagné une colère subite et irréfléchie, ou se soit combiné avec un vil intérêt d'argent?… Nullement… Ce désir naît soudain, puissant, injustifié en moi, pour rien et à propos de rien… dans la rue, par exemple, devant le dos d'un promeneur inconnu… Oui, il y a des dos, dans la rue, qui appellent le couteau… Pourquoi ?…

Sur cette confidence imprévue, le philosophe se tut un instant, nous regarda tous d'un air craintif… Et il reprit:

—Non, voyez-vous, les moralistes auront beau épiloguer… le besoin de tuer naît chez l'homme avec le besoin de manger, et se confond avec lui… Ce besoin instinctif, qui est le moteur de tous les organismes vivants, l'éducation le développe au lieu de le refréner, les religions le sanctifient au lieu de le maudire; tout se coalise pour en faire le pivot sur lequel tourne notre admirable société. Dès que l'homme s'éveille à la conscience, on lui insuffle l'esprit du meurtre dans le cerveau. Le meurtre, grandi jusqu'au devoir, popularisé jusqu'à l'héroïsme, l'accompagnera dans toutes les étapes de son existence. On lui fera adorer des dieux baroques, des dieux fous furieux qui ne se plaisent qu'aux cataclysmes et, maniaques de férocité, se gorgent de vies humaines, fauchent les peuples comme des champs de blé. On ne lui fera respecter que les héros, ces dégoûtantes brutes, chargées de crimes et toutes rouges de sang humain. Les vertus par où il s'élèvera au-dessus des autres, et qui lui valent la gloire, la fortune, l'amour, s'appuieront uniquement sur le meurtre… Il trouvera, dans la guerre, la suprême synthèse de l'éternelle et universelle folie du meurtre, du meurtre régularisé, enrégimenté, obligatoire, et qui est une fonction nationale. Où qu'il aille, quoi qu'il fasse, toujours il verra ce mot: meurtre, immortellement inscrit au fronton de ce vaste abattoir qu'est l'Humanité. Alors, cet homme, à qui l'on inculque, dès l'enfance, le mépris de la vie humaine, que l'on voue à l'assassinat légal, pourquoi voulez-vous qu'il recule devant le meurtre, quand il y trouve un intérêt ou une distraction? Au nom de quel droit la société va-t-elle condamner des assassins qui n'ont fait, en réalité, que se conformer aux lois homicides qu'elle édicte, et suivre les exemples sanglants qu'elle leur donne?… «Comment, pourraient dire les assassins, un jour, vous nous obligez à assommer un tas de gens, contre lesquels nous n'avons pas de haine, que nous ne connaissons même pas; plus nous les assommons, plus vous nous comblez de récompenses et d'honneurs!… Un autre jour, confiants dans votre logique, nous supprimons des êtres parce qu'ils nous gênent et que nous les détestons, parce que nous désirons leur argent, leur femme, leur place, ou simplement parce que ce nous est une joie de les supprimer: toutes raisons précises, plausibles et humaines… Et c'est le gendarme, le juge, le bourreau!… Voilà une révoltante injustice et qui n'a pas le sens commun!» Que pourrait répondre à cela la société, si elle avait le moindre souci de logique?…

Un jeune homme qui n'avait pas encore prononcé une parole, dit alors:

—Est-ce bien l'explication de cette singulière manie du meurtre dont vous prétendez que nous sommes tous, originellement ou électivement atteints?… Je ne le sais pas et ne veux pas le savoir. J'aime mieux croire que tout est mystère en nous. Cela satisfait davantage la paresse de mon esprit qui a horreur de résoudre les problèmes sociaux et humains, qu'on ne résout jamais d'ailleurs, et cela me fortifie dans les idées, dans les raisons uniquement poétiques, par quoi je suis tenté d'expliquer, ou plutôt de ne pas expliquer tout ce que je ne comprends point… Vous nous avez, mon cher maître, fait tout à l'heure une confidence assez terrible et décrit des impressions qui, si elles prenaient une forme active, pourraient vous mener loin et moi aussi, car ces impressions, je les ai souvent ressenties, et, tout dernièrement, dans les circonstances fort banales que voici… Mais, auparavant, voulez-vous me permettre d'ajouter que ces états d'esprit anormaux, je les dois peut-être au milieu dans lequel j'ai été élevé, et aux influences quotidiennes qui me pénétrèrent à mon insu… Vous connaissez mon père, le Docteur Trépan. Vous savez qu'il n'y a pas d'homme plus sociable, plus charmant que lui. Il n'y en a pas, non plus, dont la profession ait fait un assassin plus délibéré… Bien des fois j'ai assisté à ces opérations merveilleuses qui l'ont rendu célèbre dans le monde entier… Son mépris de la vie a quelque chose de véritablement prodigieux. Une fois, il venait de pratiquer devant moi une laparotomie très difficile, quand, tout d'un coup, examinant sa malade encore dans le sommeil du chloroforme, il se dit: «Cette femme doit avoir une affection du pylore… Si je lui ouvrais aussi l'estomac?… J'ai le temps.» Ce qu'il fit. Elle n'avait rien. Alors mon père se mit à recoudre l'inutile plaie en disant: «Au moins, comme cela, on est tout de suite fixé.» Il le fut d'autant mieux que la malade mourait le soir même… Un autre jour, en Italie, où il avait été appelé pour une opération, nous visitions un musée… Je m'extasiais… «Ah! poète! poète! s'écria mon père qui, pas un instant, ne s'était intéressé aux chefs-d'œuvre qui me transportaient d'enthousiasme… L'art!… l'art!… le beau!… sais-tu ce que c'est?… Eh bien, mon garçon, le beau, c'est un ventre de femme, ouvert, tout sanglant, avec des pinces dedans!…» Mais je ne philosophe plus, je raconte… Vous tirerez du récit que je vous ai promis toutes les conséquences anthropologiques qu'il comporte, si vraiment il en comporte…