VI

À cette époque, j'eusse été incapable de la moindre description poétique, le lyrisme m'étant venu, par la suite, avec l'amour. Certes comme tout le monde, je jouissais des beautés de la nature, mais elles ne m'affolaient pas jusqu'à l'évanouissement; j'en jouissais, à ma façon, qui était celle d'un républicain modéré. Et je me disais:

—La nature, vue d'une portière de wagon ou d'un hublot de navire est, toujours et partout, semblable à elle-même. Son principal caractère est qu'elle manque d'improvisation. Elle se répète constamment, n'ayant qu'une petite quantité de formes, de combinaisons et d'aspects qui se retrouvent, çà et là, à peu près pareils. Dans son immense et lourde monotonie, elle ne se différencie que par des nuances, à peine perceptibles et sans aucun intérêt, sinon pour les dompteurs de petites bêtes, que je ne suis pas, quoique embryologiste, et les coupeurs de cheveux en quatre… Bref, quand on a voyagé à travers cent lieues carrées de pays, n'importe où, on a tout vu… Et cette canaille d'Eugène qui me criait: «Tu verras cette nature… ces arbres… ces fleurs!»… Moi, les arbres me portent sur les nerfs et je ne tolère les fleurs que chez les modistes et sur les chapeaux… En fait de nature tropicale, Monte-Carlo eût amplement suffi à mes besoins d'esthétique paysagiste, à mes rêves de voyage lointain… Je ne comprends les palmiers, les cocotiers, les bananiers, les palétuviers, les pamplemousses et les pandanus que si je puis cueillir, à leur ombre, des numéros pleins et de jolies petites femmes qui grignotent, entre leurs lèvres, autre chose que le bétel… Cocotier arbre à cocottes… Je n'aime les arbres que dans cette classification bien parisienne…

Ah! la brute aveugle et sourde que j'étais alors!… Et comment ai-je pu, avec un si écœurant cynisme, blasphémer contre la beauté infinie de la Forme, qui va de l'homme à la bête, de la bête à la plante, de la plante à la montagne, de la montagne au nuage, et du nuage au caillou qui contient, en reflets, toutes les splendeurs de la vie!…

Bien que nous fussions au mois d'octobre, la traversée de la mer Rouge fut quelque chose de très pénible. La chaleur était si écrasante, l'air si lourd à nos poumons d'Européens, que, bien des fois, je pensai mourir asphyxié. Dans la journée, nous ne quittions guère le salon, où le grand punka indien, fonctionnant sans cesse, nous donnait l'illusion, vite perdue, d'une brise plus fraîche, et nous passions la nuit sur le pont, où il ne nous était, d'ailleurs, pas plus possible de dormir que dans nos cabines… Le gentilhomme normand soufflait comme un bœuf malade et ne songeait plus à raconter ses histoires de chasses tonkinoises. Parmi les passagers, ceux qui s'étaient montrés les plus vantards, les plus intrépides étaient tout effondrés, inertes de membres et sifflant de la gorge, ainsi que des bêtes fourbues. Rien n'était plus ridicule que le spectacle de ces gens, écroulés dans leurs pidjamus multicolores… Seuls, les deux Chinois semblaient insensibles à cette température de flamme… Ils n'avaient rien changé à leurs habitudes, pas plus qu'à leurs costumes et partageaient leur temps entre des promenades silencieuses sur le pont et des parties de cartes ou de dés dans leurs cabines.

Nous ne nous intéressions à rien. Rien, du reste, ne nous distrayait du supplice de nous sentir cuire avec une lenteur et une régularité de pot-au-feu. Le paquebot naviguait au milieu du golfe: au-dessus de nous, autour de nous, rien que le bleu du ciel et le bleu de la mer, un bleu sombre, un bleu de métal chauffé qui, çà et là, garde à sa surface les incandescences de la forge; à peine si nous distinguions les côtes somalies, la masse rouge, lointaine, en quelque sorte vaporisée, de ces montagnes de sable ardent, où pas un arbre, pas une herbe ne poussent, et qui enserrent comme d'un brasier, sans cesse en feu, cette mer sinistre, semblable à un immense réservoir d'eau bouillante.

Je dois dire que, durant cette traversée, je fis preuve d'un grand courage et que je réussis à ne rien montrer de mon réel état de souffrance… J'y parvins par la fatuité et par l'amour.

Le hasard—est-ce bien le hasard ou le capitaine?—m'avait donné miss Clara pour voisine de table. Un incident de service fit que nous liâmes connaissance presque immédiatement… D'ailleurs ma haute situation dans la science, et la curiosité dont j'étais l'objet, autorisaient certaines dérogations aux ordinaires conventions de la politesse.

Comme me l'avait appris le capitaine, miss Clara rentrait en Chine, après avoir partagé tout son été entre l'Angleterre, pour ses intérêts, l'Allemagne, pour sa santé, et la France, pour son plaisir. Elle m'avoua que l'Europe la dégoûtait de plus en plus… Elle ne pouvait plus supporter ses mœurs étriquées, ses modes ridicules, ses paysages frileux… Elle ne se sentait heureuse et libre qu'en Chine!… D'allure très décidée, d'existence très exceptionnelle, causant, parfois, à tort et à travers, parfois avec une vive sensation des choses, d'une gaieté fébrile et poussée à l'étrange, sentimentale et philosophe, ignorante et instruite, impure et candide, mystérieuse, enfin, avec des trous… des fuites… des caprices incompréhensibles, des volontés terribles… elle m'intrigua fort, bien qu'il faille s'attendre à tout de l'excentricité d'une Anglaise. Et je ne doutai point, dès l'abord, moi qui, en fait de femmes, n'avais jamais rencontré que des cocottes parisiennes, et, ce qui est pire, des femmes politiques et littéraires, je ne doutai point que j'eusse facilement raison de celle-ci, et je me promis d'agrémenter avec elle mon voyage, d'une façon imprévue et charmante. Rousse de cheveux, rayonnante de peau, un rire était toujours prêt à sonner sur ses lèvres charnues et rouges. Elle était vraiment la joie du bord, et comme l'âme de ce navire, en marche vers la folle aventure et la liberté édénique des pays vierges, des tropiques de feu… Ève des paradis merveilleux, fleur elle-même, fleur d'ivresse, et fruit savoureux de l'éternel désir, je la voyais errer et bondir, parmi les fleurs et les fruits d'or des vergers primordiaux, non plus dans ce moderne costume de piqué blanc, qui moulait sa taille flexible et renflait de vie puissante son buste, pareil à un bulbe, mais dans la splendeur surnaturalisée de sa nudité biblique.

Je ne tardai pas à reconnaître l'erreur de mon diagnostic galant et que miss Clara, au rebours de ce que j'avais trop vaniteusement auguré, était d'une imprenable honnêteté… Loin d'être déçu par cette constatation, elle ne m'en parut que plus jolie et je conçus un véritable orgueil de ce que, pure et vertueuse, elle m'eût accueilli, moi, ignoble et débauché, avec une si simple et si gracieuse confiance… Je ne voulais pas écouter les voix intérieures qui me criaient: «Cette femme ment… cette femme se moque de toi… Mais regarde donc, imbécile, ces yeux qui ont tout vu, cette bouche qui a tout baisé, ces mains qui ont tout caressé, cette chair qui, tant de fois, a frémi à toutes les voluptés et dans toutes les étreintes!… Pure?… ah!… ah!… ah!… Et ces gestes qui savent? Et cette mollesse et cette souplesse, et ces flexions du corps qui gardent toutes les formes de l'enlacement?… et ce buste gonflé, comme une capsule de fleur saoule de pollen?…»… Non, en vérité, je ne les écoutais pas… Et ce me fut une sensation délicieusement chaste, faite d'attendrissement, de reconnaissance, de fierté, une sensation de reconquête morale, d'entrer chaque jour, plus avant, dans la familiarité d'une belle et vertueuse personne, dont je me disais à l'avance qu'elle ne serait jamais rien pour moi… rien qu'une âme!… Cette idée me relevait, me réhabilitait à mes propres yeux. Grâce à ce pur contact quotidien, je gagnais, oui, je gagnais de l'estime envers moi-même. Toute la boue de mon passé se transformait en lumineux azur… et j'entrevoyais l'avenir à travers la tranquille, la limpide émeraude des bonheurs réguliers… Oh! comme Eugène Mortain, Mme G… et leurs pareils étaient loin de moi!… Comme toutes ces figures de grimaçants fantômes se fondaient, à toutes les minutes, davantage, sous le céleste regard de cette créature lustrale, par qui je me révélais à moi-même un homme nouveau, avec des générosités, des tendresses, des élans que je ne m'étais jamais connus.