Ô l'ironie des attendrissements d'amour!… Ô la comédie des enthousiasmes qui sont dans l'âme humaine!… Bien des fois, près de Clara, je crus à la réalité, à la grandeur de ma mission, et que j'avais en moi le génie de révolutionner toutes les embryologies de toutes les planètes de l'Univers…

Nous en arrivâmes vite aux confidences… En une série de mensonges, habilement mesurés, qui étaient, d'une part, de la vanité, d'autre part, un bien naturel désir de ne pas me déprécier dans l'esprit de mon amie, je me montrai tout à mon avantage en mon rôle de savant, narrant mes découvertes biologiques, mes succès d'académie, tout l'espoir que les plus illustres hommes de science fondaient sur ma méthode et sur mon voyage. Puis, quittant ces hauteurs un peu ardues, je mêlais des anecdotes de vie mondaine à des appréciations de littérature et d'art, mi-saines, mi-perverses, assez pour intéresser l'esprit d'une femme, sans le troubler. Et ces conversations, frivoles et légères, auxquelles je m'efforçais de donner un tour spirituel, prêtaient à ma grave personnalité de savant, un caractère particulier, et, peut-être unique. J'achevai de conquérir miss Clara, durant cette traversée de la mer Rouge. Domptant mon malaise, je sus trouver des soins ingénieux et de délicates attentions qui endormirent son mal. Lorsque le Saghalien relâcha à Aden, pour y faire du charbon, nous étions, elle et moi, de parfaits amis, amis de cette miraculeuse amitié que pas un regard ne trouble, pas un geste ambigu, pas une intention coupable n'effleurent pour en ternir la belle transparence… Et pourtant les voix continuaient de crier en moi: «Mais regarde donc ces narines qui aspirent, avec une volupté terrible, toute la vie… Regarde ces dents qui, tant de fois, ont mordu dans le fruit sanglant du péché.» Héroïquement, je leur imposais silence.

Ce fut une joie immense quand nous entrâmes dans les eaux de l'océan Indien; après les mortelles, torturantes journées passées sur la mer Rouge, il semblait que ce fût la résurrection. Une vie nouvelle, une vie de gaîté, d'activité reprenait à bord. Quoique la température fût encore très chaude, l'air était délicieux à respirer, comme l'odeur d'une fourrure qu'une femme vient de quitter. Une brise légère imprégnée, on eût dit, de tous les parfums de la flore tropicale, rafraîchissait le corps et l'esprit. Et, c'était, autour de nous, un éblouissement. Le ciel, d'une translucidité de grotte féerique, était d'un vert d'or, flammé de rose; la mer calme, d'un rythme puissant sous le souffle de la mousson, s'étendait extraordinairement bleue, ornée, çà et là, de grandes volutes smaragdines. Nous sentions réellement, physiquement, comme une caresse d'amour, l'approche des continents magiques, des pays de lumière où la vie, un jour de mystère, avait poussé ses premiers vagissements. Et tous avaient sur le visage, même le gentilhomme normand, un peu de ce ciel, de cette mer, de cette lumière.

Miss Clara—cela va sans dire—attirait, excitait beaucoup les hommes; elle avait toujours, autour d'elle, une cour d'adorateurs passionnés. Je n'étais point jaloux, certain qu'elle les jugeait ridicules, et qu'elle me préférait à tous les autres, même aux deux Chinois avec qui elle s'entretenait souvent, mais qu'elle ne regardait pas, comme elle me regardait, avec cet étrange regard, où il m'avait semblé plusieurs fois, et malgré tant de réserves, surprendre des complicités morales, et je ne sais quelles secrètes correspondances… Parmi les plus fervents, se trouvait un explorateur français, qui se rendait dans la presqu'île malaise, pour y étudier des mines de cuivre, et un officier anglais que nous avions pris à Aden et qui regagnait son poste, à Bombay. C'étaient, chacun dans son genre, deux épaisses mais fort amusantes brutes, et dont Clara aimait à se moquer. L'explorateur ne tarissait pas sur ses récents voyages à travers l'Afrique centrale. Quant à l'officier anglais, capitaine dans un régiment d'artillerie, il cherchait à nous éblouir, en nous décrivant toutes ses inventions de balistique.

Un soir, après le dîner, sur le pont, nous étions tous réunis autour de Clara, délicieusement étendue sur un rocking-chair. Les uns fumaient des cigarettes, ceux-là rêvaient… Tous, nous avions, au cœur, le même désir de Clara; et tous, avec la même pensée de possession ardente, nous suivions le va-et-vient de deux petits pieds, chaussés de deux petites mules roses qui, dans le balancement du fauteuil, sortaient du calice parfumé des jupons, comme des pistils de fleurs… Nous ne disions rien… Et la nuit était d'une douceur féerique, le bateau glissait voluptueusement sur la mer, comme sur de la soie. Clara s'adressa à l'explorateur…

—Alors? fit-elle d'une voix malicieuse… Ça n'est pas une plaisanterie?… Vous en avez mangé de la viande humaine?

—Certainement oui!… répondit-il fièrement et d'un ton qui établissait une indiscutable supériorité sur nous… Il le fallait bien… on mange ce qu'on a…

—Quel goût ça a-t-il?… demanda-t-elle, un peu dégoûtée.

Il réfléchit un instant… Puis esquissant un geste vague:

—Mon Dieu!… dit-il… comment vous expliquer?… Figurez-vous, adorable miss… figurez-vous du cochon… du cochon un peu mariné dans de l'huile de noix…