—Mais, pour les civiliser, c'est-à-dire pour leur prendre leurs stocks d'ivoires et de gommes… Et puis… que voulez-vous?… si les gouvernements et les maisons de commerce qui nous confient des missions civilisatrices, apprenaient que nous n'avons tué personne… que diraient-ils?…
—C'est juste!… approuva le gentilhomme normand… D'ailleurs, les nègres sont des bêtes féroces… des braconniers… des tigres!…
—Les nègres?… Quelle erreur, cher monsieur!… Ils sont doux et gais… ils sont comme des enfants… Avez-vous vu jouer des lapins, le soir, dans une prairie, à la bordure d'un bois?…
—Sans doute!…
—Ils ont des mouvements jolis… des gaietés folles, se lustrent le poil avec leurs pattes, bondissent et se roulent dans les menthes… Eh bien, les nègres sont comme ces jeunes lapins… c'est très gentil!…
—Pourtant, il est certain qu'ils sont anthropophages?… persista le gentilhomme…
—Les nègres? protesta l'explorateur… Pas du tout!… Dans les pays noirs, il n'est d'anthropophages que les blancs… Les nègres mangent des bananes et broutent des herbes fleuries. Je connais un savant qui prétend même que les nègres ont des estomacs de ruminants… Comment voulez-vous qu'ils mangent de la viande, surtout de la viande humaine?
—Alors, pourquoi les tuer? objectai-je, car je me sentais devenir bon et plein de pitié.
—Mais, je vous l'ai dit… pour les civiliser. Et c'était très amusant!… Quand, après des marches, des marches, nous arrivions dans un village de nègres… ceux-ci étaient fort effrayés!… Ils poussaient aussitôt des cris de détresse, ne cherchaient pas à fuir, tant ils avaient peur, et pleuraient la face contre terre. On leur distribuait de l'eau-de-vie, car nous avons toujours, dans nos bagages, de fortes provisions d'alcool… et, lorsqu'ils étaient ivres, nous les assommions!…
—Un sale coup de fusil! résuma, non sans dégoût, le gentilhomme normand, qui, sans doute, à cette minute, revoyait dans les forêts du Tonkin passer et repasser le vol merveilleux des paons…