Il avait été décidé que, les deux jours que nous relâchions à Colombo, nous les passerions, Clara et moi, à visiter la ville et les environs, où mon amie avait séjourné et qu'elle connaissait à merveille. Il y faisait une chaleur torride, si torride que les endroits les plus frais—par comparaison—de cet atroce pays, où des savants placent le Paradis terrestre, tels les jardins au bord des grèves, me parurent d'étouffantes étuves. La plupart de nos compagnons de voyage n'osèrent pas affronter cette température de feu, qui leur enlevait la moindre velléité de sortir et jusqu'au plus vague désir de remuer. Je les vois encore, ridicules et gémissants, dans le grand hall de l'hôtel, le crâne couvert de serviettes mouillées et fumantes, élégant appareil renouvelé tous les quarts d'heure, qui transformait la plus noble partie de leur individu en un tuyau de cheminée, couronné de son panache de vapeur. Étendus sur des fauteuils à bascule, sous le punka, la cervelle liquéfiée, les poumons congestionnés, ils buvaient des boissons glacées que leur préparaient des boys, lesquels, par la couleur de la peau et la structure du corps, rappelaient les naïfs bonshommes en pain d'épice de nos foires parisiennes, tandis que d'autres boys, de même ton et de même gabarit, éloignaient d'eux, à grands coups d'éventail, les moustiques.
Quant à moi, je retrouvai—un peu trop vite, peut-être,—toute ma gaieté, et même toute ma verve blagueuse. Mes scrupules s'étaient évanouis; je ne me sentais plus en mal de poésie. Débarrassé de mes soucis, sûr de l'avenir, je redevins l'homme que j'étais en quittant Marseille, le Parisien stupide et frondeur «à qui on ne la fait pas», le boulevardier «qui ne s'en laisse pas conter», et qui sait dire son fait à la nature… même des Tropiques!…
Colombo me parut une ville assommante, ridicule, sans pittoresque et sans mystère. Moitié protestante, moitié bouddhiste, abrutie comme un bonze et renfrognée comme un pasteur, avec quelle joie je me félicitai, intérieurement, d'avoir, par miracle, échappé à l'ennui profond que ses rues droites, son ciel immobile, ses dures végétations dégageaient… Et je fis des mots d'esprit sur les cocotiers que je ne manquai pas de comparer à d'affreux et chauves plumeaux, ainsi que sur toutes les grandes plantes que j'accusai d'avoir été taillées par de sinistres industriels dans des tôles peintes et des zincs vernis… En nos promenades à Slave-Island, qui est le Bois de l'endroit, et à Pettah, qui en est le quartier Mouffetard, nous ne rencontrâmes que d'horribles Anglaises d'opérette, fagotées de costumes clairs, mi-hindous, mi-européens, du plus carnavalesque effet; et des Cynghalaises, plus horribles encore que les Anglaises, vieilles à douze ans, ridées comme des pruneaux, tordues comme de séculaires ceps de vigne, effondrées comme des paillotes en ruine, avec des gencives en plaies saignantes, des lèvres brûlées par la noix d'arec et des dents couleur de vieille pipe… Je cherchai en vain les femmes voluptueuses, les négresses aux savantes pratiques d'amour, les petites dentellières si pimpantes, dont m'avait parlé ce menteur d'Eugène Mortain, avec des yeux si significativement égrillards… Et je plaignis de tout mon cœur les pauvres savants que l'on envoie ici, avec la problématique mission de conquérir le secret de la vie.
Mais je compris que Clara ne goûtait pas ces plaisanteries faciles et grossières, et je crus prudent de les atténuer, ne voulant ni la blesser dans son culte fervent de la nature, ni me diminuer dans son esprit. À plusieurs reprises, j'avais remarqué qu'elle m'écoutait avec un étonnement pénible.
—Pourquoi donc êtes-vous si gai? m'avait-elle dit… Je n'aime pas qu'on soit gai ainsi, cher petit cœur… Cela me fait du mal… Quand on est gai, c'est que l'on n'aime pas… L'amour est une chose grave, triste et profonde…
Ce qui ne l'empêchait pas, d'ailleurs, d'éclater de rire à propos de tout ou à propos de rien…
C'est ainsi qu'elle m'encouragea fort dans une mystification dont j'eus l'idée et que voici.
Parmi les lettres de recommandation que j'avais emportées de Paris, s'en trouvait une pour un certain sir Oscar Terwick, lequel, entre autres titres scientifiques, était, à Colombo, le président de l'Association of the tropical embryology and of the british entomology. À l'hôtel où je me renseignai, j'appris, en effet, que sir Oscar Terwick était un homme considérable, auteur de travaux renommés, un très grand savant, en un mot. Je résolus de l'aller voir. Une telle visite ne pouvait plus m'être dangereuse, et puis je n'étais pas fâché de connaître, de toucher un véritable embryologiste. Il demeurait loin, dans un faubourg appelé Kolpetty et qui est, pour ainsi dire, le Passy de Colombo. Là, au milieu de jardins touffus, ornés de l'inévitable cocotier, dans des villas spacieuses et bizarres, habitent les riches commerçants et les notables fonctionnaires de la ville. Clara désira m'accompagner. Elle m'attendit, en voiture, non loin de la maison du savant, sur une sorte de petite place ombragée par d'immenses tecks.