L'homme à la figure ravagée eut un rire où l'ironie grinça, comme une vieille porte dont les gonds sont rouillés.

—La femme éducatrice de la pitié!… s'écria-t-il… Oui, je connais l'antienne… C'est fort employé dans une certaine littérature, et dans les cours de philosophie salonnière… Mais toute son histoire, et, non seulement son histoire, son rôle dans la nature et dans la vie, démentent cette proposition, purement romanesque… Alors pourquoi courent-elles, les femmes, aux spectacles de sang, avec la même frénésie qu'à la volupté?… Pourquoi, dans la rue, au théâtre, à la cour d'assises, à la guillotine, les voyez-vous tendre le col, ouvrir des yeux avides aux scènes de torture, éprouver, jusqu'à l'évanouissement, l'affreuse joie de la mort?… Pourquoi le seul nom d'un grand meurtrier les fait-il frémir, jusque dans le tréfonds de leur chair, d'une sorte d'horreur délicieuse?… Toutes, ou presque toutes, elles rêvèrent de Pranzini… Pourquoi?…

—Allons donc!… s'exclama l'illustre écrivain… les prostituées…

—Mais non, répliqua l'homme à la figure ravagée… les grandes dames et les bourgeoises… C'est la même chose… Chez les femmes, il n'y a pas de catégories morales, il n'y a que des catégories sociales. Ce sont des femmes… Dans le peuple, dans la haute et petite bourgeoisie, et jusque dans les couches plus élevées de la société, les femmes se ruent à ces morgues hideuses, à ces abjects musées du crime, que sont les feuilletons du Petit Journal… Pourquoi?… C'est que les grands assassins ont toujours été des amoureux terribles. Leur puissance génésique correspond à leur puissance criminelle… Ils aiment comme ils tuent!… Le meurtre naît de l'amour, et l'amour atteint son maximum d'intensité par le meurtre… C'est la même exaltation physiologique… ce sont les mêmes gestes d'étouffement, les mêmes morsures… et ce sont souvent les mêmes mots, dans des spasmes identiques…

Il parlait avec effort, avec un air de souffrir… et, à mesure qu'il parlait, ses yeux devenaient plus mornes, les plis de son visage s'accentuaient davantage…

—La femme, verseuse d'idéal et de pitié!… reprit-il… Mais les crimes les plus atroces sont presque toujours l'œuvre de la femme… C'est elle qui les imagine, les combine, les prépare, les dirige… Si elle ne les exécute pas de sa main, souvent trop débile, on y retrouve, à leur caractère de férocité, d'implacabilité, sa présence morale, sa pensée, son sexe… «Cherchez la femme!» dit le sage criminaliste…

—Vous la calomniez!… protesta l'illustre écrivain, qui ne put dissimuler un geste d'indignation. Ce que vous nous donnez là pour des généralités, ce sont de très rares exceptions… Dégénérescence, névrose, neurasthénie… parbleu!… la femme n'est, pas plus que l'homme, réfractaire aux maladies psychiques… bien que, chez elle, ces maladies prennent une forme charmante et touchante, qui nous fait mieux comprendre la délicatesse de son exquise sensibilité. Non, monsieur, vous êtes dans une erreur lamentable, et, j'oserai dire, criminelle… Ce qu'il faut admirer dans la femme, c'est au contraire le grand sens, le grand amour qu'elle a de la vie, et qui, comme je le disais tout à l'heure, trouve son expression définitive dans la pitié…

—Littérature!… monsieur, littérature!… Et la pire de toutes.

—Pessimisme, monsieur!… blasphème!… sottise!

—Je crois que vous vous trompez tous les deux, interjeta un médecin… Les femmes sont bien plus raffinées et complexes que vous ne le pensez… En incomparables virtuoses, en suprêmes artistes de la douleur qu'elles sont, elles préfèrent le spectacle de la souffrance à celui de la mort, les larmes au sang. Et c'est une chose admirablement amphibologique où chacun trouve son compte, car chacun peut tirer des conclusions très différentes, exalter la pitié de la femme ou maudire sa cruauté, pour des raisons pareillement irréfutables, et selon que nous sommes, dans le moment, prédisposés à lui devoir de la reconnaissance ou de la haine… Et puis, à quoi bon toutes ces discussions stériles?… Puisque, dans la bataille éternelle des sexes, nous sommes toujours les vaincus, que nous n'y pouvons rien… et que tous, misogynes ou féministes, nous n'avons pas encore trouvé, pour nous réjouir et nous continuer, un plus parfait instrument de plaisir et un autre moyen de reproduction que la femme?…