Mais l'homme à la figure ravagée, faisait des gestes de violente dénégation:

—Écoutez-moi, dit-il… Les hasards de la vie—et quelle vie fut la mienne!—m'ont mis en présence, non pas d'une femme… mais de la femme. Je l'ai vue, libre de tous les artifices, de toutes les hypocrisies dont la civilisation recouvre, comme d'une parure de mensonge, son âme véritable… Je l'ai vue livrée au seul caprice, ou, si vous aimez mieux, à la seule domination de ses instincts, dans un milieu où rien, il est vrai, ne pouvait les refréner, où tout, au contraire, se conjurait pour les exalter… Rien ne me la cachait, ni les lois, ni les morales, ni les préjugés religieux, ni les conventions sociales… C'est dans sa vérité, dans sa nudité originelle, parmi les jardins et les supplices, le sang et les fleurs, que je l'ai vue!… Quand elle m'est apparue, j'étais tombé au plus bas de l'abjection humaine—du moins je le pensais. Alors, devant ses yeux d'amour, devant sa bouche de pitié, j'ai crié d'espérance, et j'ai cru… oui, j'ai cru que par elle, je serais sauvé. Eh bien, ç'a été quelque chose d'atroce!… La femme m'a fait connaître des crimes que j'ignorais, des ténèbres où je n'étais pas encore descendu… Regardez mes yeux morts, ma bouche qui ne sait plus parler, mes mains qui tremblent… rien que de l'avoir vue!… Mais je ne puis la maudire, pas plus que je ne maudis le feu qui dévore villes et forêts, l'eau qui fait sombrer les navires, le tigre qui emporte dans sa gueule, au fond des jungles, les proies sanglantes… La femme a en elle une force cosmique d'élément, une force invincible de destruction, comme la nature… Elle est à elle toute seule toute la nature!… Étant la matrice de la vie, elle est, par cela même, la matrice de la mort… puisque c'est de la mort que la vie renaît perpétuellement… et que supprimer la mort, ce serait tuer la vie à sa source unique de fécondité…

—Et qu'est-ce que cela prouve?… fit le médecin, en haussant les épaules.

Il répondit simplement:

—Cela ne prouve rien… Pour être de la douleur ou de la joie, les choses ont-elles donc besoin d'être prouvées?… Elles ont besoin d'être senties…

Puis, avec timidité et—ô puissance de l'amour-propre humain!—avec une visible satisfaction de soi-même, l'homme à la figure ravagée sortit de sa poche un rouleau de papier qu'il déplia soigneusement:

—J'ai écrit, dit-il, le récit de cette partie de ma vie… Longtemps, j'ai hésité à le publier, et j'hésite encore. Je voudrais vous le lire, à vous qui êtes des hommes et qui ne craignez pas de pénétrer au plus noir des mystères humains… Puissiez-vous pourtant en supporter l'horreur sanglante!… Cela s'appelle: Le Jardin des supplices

Notre hôte demanda de nouveaux cigares et de nouvelles boissons…

LE
JARDIN DES SUPPLICES

PREMIÈRE PARTIE
EN MISSION